mardi 25 janvier 2022

Que signifient Shleu Shleu, Tabou Combo ou « les Gypsies »?


Que signifient Shleu Shleu, Tabou Combo ou « les Gypsies » 

Les appellations disent beaucoup sur le passé des groupes

Dans le Compas, les noms de groupes portent le poids de l’histoire. Chaque époque vient avec ses pratiques et presque chaque « jazz » affiche une dénomination qui parfois fait référence à la zone de naissance de l’institution, les tendances de la période ou simplement, les fantaisies de son initiateur.

Des noms comme « Band », « Combo » ou encore « ensemble » figurent dans les appellations de beaucoup de groupes durant les années 1950 jusqu’à 1970. Ces termes indiquent le nombre de musiciens figurant dans ces groupes.

Un « ensemble » est un groupe de musiciens qui a l’habitude de jouer ensemble. Quant au terme « Combo », il désigne un petit ensemble musical. Ainsi, il est remarqué dans plusieurs noms de groupes musicaux étrangers, dont « El Gran Combo » (Porto-Rico), « Paris Combo » (France). Puis « Band » est la traduction anglaise de groupe musical. Ces termes, venant de la musique latine ou américaine, désignent généralement les groupes musicaux qui comportent plusieurs sections rythmiques.

La plupart de ces groupes ont traversé le temps, d’autres moins. Tabou Combo est fondé en 1968, Shoogar Combo et Shoupalou Combo en 1979.

Bossa Combo prend naissance le 15 août 1968, Ibo Combo en 1968 et Super Combo en 1970. Afro Combo, Juvo Combo, As Combo, Patchou Combo et Safari Combo, sont tous nés en 1973.

Plusieurs groupes ont été identifiés comme des « Ensembles ». Entre autres, l’on peut citer, Ensemble Ibo-Lélé fondé en 1963, Ensemble Riviera Hôtel en 1952, Ensemble El Rancho en 1957, Ensemble du rythme en 1957, Ensemble de Weber Sicot créé le 22 août 1960, Ensemble Pierre Blain (1960), Ensemble sublime d’Haïti fondé en novembre 1962, Ensemble Tropical (1969) et Ensemble Nemours Jean-Baptiste créé le 26 juillet 1955.

Les « Bands » n’étaient pas nombreux. Quelques noms trouvent reconnaissance, jusqu’à aujourd’hui. Entre autres, le Magnum Band de Dadou Pasquet fondé le 24 juin 1976, le System Band et le Colé Colé Band introduit en 1980.

Le règne des triosLes groupes ayant peu de membres ont adopté des appellations circonstanciées. La musique haïtienne a ainsi vu poindre le Trio Quisqueya avec Raymond Gaspard en 1945, le Trio Orphée avec Murat Pierre en 1946, le Trio des jeunes fondé le 1er août 1943. Ce trio était devenu Quintento des jeunes puis Septeto des jeunes avant de garder le nom de Jazz des jeunes.

D’autres petits groupes viennent aussi en tête. Il y avait le Trio sentimental en 1957, le Trio Cristal fondé le 6 septembre 1957. Il est devenu Trio Select de Coupé Cloué. Il convient de mentionner que le trio Symphonia et le quatuor Septentrional se sont fusionnés pour donner naissance à l’orchestre Septentrional le 27 juillet 1948.

Certaines formations musicales portaient le nom d’orchestre. Il y avait l’orchestre Issa El Saieh formé loin avant la création du Compas, dans les années 1940. L’orchestre casino international, l’orchestre Ernst Lamy et le grand orchestre River Side d’Haïti en 1960, puis l’orchestre Raymond Sicot (frère de Weber Sicot) en 1970.

Un groupe pour chaque zone

Au cours des années 1960, un nombre important de formations musicales a pris naissance dans le compas direct. Du même coup ils ont apporté beaucoup d’innovations dans la musique inventée par Nemours Jean Baptiste. Ces groupes avaient pour nom les « Mini Jazz ».

À cette époque, une kyrielle de quartiers ou de villes avaient leur propre groupe musical.

Cette époque a donné Les Difficiles de Pétion-ville, Les Frères Dejean de Pétion-ville, Jouvenceaux de Jacmel, Tabou Combo de Pétion-ville, les Fantaisistes de Jérémie, Les Confidents de Jacmel, Les Formidables de Saint-Marc, Les Gypsies de Pétion-Ville, La Ruche de Léogâne, Les Virtuose de Saint-Marc, Les Fantaisistes de Miragoâne, Les Lionceaux des Cayes, Jazz Norma de Léogâne, Les Diables bleus du Cap, Les Asnaches de Turgeau, Panorama des Cayes, Méridional des Cayes, Les Pachas du Canapé-Vert, Les Mazora de Bel-Air et les Légendaires de Delmas.

Cinquante nuances de Jazz
Dans la musique haïtienne, le mot jazz représente un groupe musical et non le genre musical originaire du sud des États-Unis, developpé au début du 20e siècle. Beaucoup de noms de groupes comportaient le terme.

Tout a commencé avec le Jazz des jeunes qui a connu du succès pendant plusieurs décennies sur la scène musicale haïtienne.

D’autres groupes figurent dans cette liste. Il faut citer entre autres, Aster Jazz en 1946, Jazz Sena en 1958, Baby Jazz en 1965, Silibo Jazz des jeunes au début des années 1970, Doremi Jazz et Marin jazz en 1972, Sanba Jazz en 1973 et Foula Vodou Jazz en 1977.

Mon nom, mon jazz

Certains groupes portaient le nom du musicien propriétaire. Cela s’est produit durant plusieurs décennies. Issa El Saieh démarre la tendance dans les années 1940.

Presque tous les groupes de Nemours Jean-Baptiste ont porté son nom. Il en est de même pour Webert Sicot.

Le 13 juillet 1963, le Compas a vu poindre Les frères Dejean avec André et Fred Dejan. À la même époque il y avait Les frères Laurenceau, un groupe sans une grande histoire. Dans les années 1970, Raymond Sicot a suivi les traces de son frère. Son orchestre a porté son nom.

En 1980 les mélomanes ont découvert GM Connection : G pour Gérard (Daniel), Maestro du DJET-X et M pour Mayala pour (Mario Joseph), guitariste du Skah Shah.

Des histoires mystérieuses

D’autres groupes avaient des noms dont la signification reste floue pour le grand public. En tête de liste viennent « Shleu Shleu », « Skah-Shah », « Shoogar », « Bossa », « Gypsies » et « Gemini ».

Plusieurs anciens musiciens de la plupart de ces groupes ont été contactés. La plupart d’entre eux ne pouvaient fournir aucune information sur les noms de leurs anciens groupes.

D’autres sont bien plus informés. Selon Jean Jean-Pierre, ancien percussionniste du groupe « Bossa Combo », le nom Combo vient de l’anglais et signifie combinaison ou petit orchestre. Le terme « Bossa » est puisé dans « Bossa Nova » (rythme et genre brésiliens).

Quant à « Gemini », c’est la traduction anglaise de « gémeaux ». Il s’agit du signe astrologique de Ti Manno, fondateur de ce groupe. « Shoogar » garde la prononciation de « sucre » en anglais (Sugar). Les musiciens ont tout simplement changé l’orthographe.

« Gypsies » fut un nom anglais donné aux Tsiganes venant de l’Inde qui menait une vie de nomade en Angleterre. On les appelle aussi les « ROM », pour désigner les peuples nomades d’Europe. Le Compas a connu non seulement les « Gypsies » de Pétion-ville, mais aussi les « Gypsies » de Queens. Ce dernier groupe n’a pas fait de long feu.

De « Shleu Shleu » à « Skah-Shah »

Dada Jacaman fut propriétaire et manager du groupe « Shleu Shleu » créé en 1965. Selon ses dires, la dénomination du groupe a beaucoup à voir avec ses parties de dominos. Il répétait toujours « Shleu » quand il gagnait la partie face à ses adversaires. À la création du groupe, lui et ses confrères ont utilisé le mot qu’il a inventé, deux fois.

Le groupe Skah-Shah est composé d’anciens musiciens de « Shleu Shleu » à sa naissance en 1974. Entre temps « Shleu-Shleu » a poursuivi son petit bonhomme de chemin en Haïti et à New York. Les musiciens qui ont laissé les Shleu-Shleu voulaient avoir les deux « S » dans le nom de leur groupe surtout en faisant référence à l’expression haïtienne « Mache SS ».

Selon Réginald Delva, le mot Skah-Shah vient de « Kesh » en Persan (Iran) qui signifie chevelure et « Shah » demeure un titre honorifique dans les cultures orientales. Autrefois, Shah était considéré comme le roi de l’Iran. Arsène Appollon, Loubert Chancy et Jean Éli Telfort (Cubano) ont forgé le nom Skah-Shah afin d’avoir ainsi un mot à l’image du « Shleu ». »

C’est sinueux, certes. Mais pas hasardeux. Car chaque nom de groupe porte le poids de l’histoire.

Crédit: NAZAIRE JOINVILLE

dimanche 23 janvier 2022

Alcibiade est passé de vie à trépas.


Nicolas Pierre Rollin aka Alcibiade, l'un des plus grands comédiens haïtiens de tous les temps, est passé (passed away!) de vie à trépas, ce vendredi 21 janvier 2022, à l'âge de 83 ans.
   
Les causes du décès de Nicolas Pierre Rolin n’ont pas été communiquées. Parallèlement, des sources proches de la famille de l’artiste évoque un état de santé diminué ces derniers jours en raison de la maladie.
La dernière figure de la comédie, Alci


biade, décédé le vendredi 21 janvier, à 83 ans, est resté une référence pour la qualité et la profondeur de ses textes. Ses œuvres, diffusées chaque dimanche sur les ondes de Radio Caraïbes, dépeignent la réalité sociale en mettant en valeur des tares et des mœurs de la société.

Derrière ses contributions, on décèle un personnage aux multiples visages dont celui d’un père de famille intransigeant, un gardien de cour prêt à satisfaire ses patrons en jouant aux espions. 
Alcibiade, unique en son genre, s’est fait distinguer par son timbre vocal et sa capacité à alterner les rôles et les personnages. Ses pièces instructives à succès font toujours véhiculer un message et une leçon de vie.

Condoléances à sa famille et ses fans.

 Paix à son âme !

Crédit: Hervé Noël avec Radio Nostalji-Ayiti 

jeudi 6 janvier 2022

Toto Laraque, un personnage marquant de la musique haïtienne.

 


Né le 15 septembre 1953 à l’hôpital du Canapé-Vert, Philippe Laraque alias Toto se passe de présentation en Haïti comme à l’étranger. Durant sa carrière, il a porté plusieurs chapeaux : humoriste, musicien, publiciste, producteur et surtout mécène. Il a lancé tant de jeunes talents haïtiens qui n’auraient peut-être pas pu marquer leur époque s’ils n’avaient pas croisé Toto sur leur chemin. L'artiste a mis sa touche sur de nombreux tubes de la musique haïtienne qui ont traversé le temps. Sa vie et la musique se sont entrelacées pour devenir inséparables.

Élevé dans une famille de musiciens, il commençait à jouer dès l’âge de 9 ans aux côtés de ses frères. Claude, Jacques Paul Eugène, Pierrot Paul Eugène et Jean-Jean Laraque avaient fondé en 1962 le premier mini-jazz haïtien qui jouait dans les bals de salon. C’était Les « Shelberts » du Canapé-Vert. Son grand-père Alain Laraque jouait du piano dans la ville de Jérémie et y était très connu pour ses chansons à double sens, comme celles de Toto par la suite. Son père Carl Laraque, lui, était propriétaire d’un night-club au Bicentenaire qui s’appelait « Rendez-vous des Hirondelles » où se produisaient Nemours Jean-Baptiste et Webert Sicot.

Laraque père était aussi musicien et propriétaire d’un autre night-club dénommé « MonteCarls » à Carrefour. Il était surtout un grand mélomane qui a appuyé, chez lui, la création de plusieurs groupes musicaux et encourageait ses enfants à jouer de la musique. La tradition ne s’arrêtera pas en si bon chemin, puisque Pascal Laraque, le fils de Toto, est actuellement un excellent pianiste, compositeur et arrangeur.

Toto a joué pour la première fois sur scène à l’âge de 11 ans. Il se souvient avoir empoché la somme de 15 piastres ou encore de trois dollars à l’époque. Il est à la fois un connaisseur et un témoin privilégié de l’évolution de la musique haïtienne ainsi que des opportunités financières inhérentes. L’une de ces récentes prestations lui a rapporté 3 000 dollars canadiens, près de 1 000 fois la rémunération de sa toute première prestation, a-t-il plaisanté dans une entrevue avec le fameux guitariste et présentateur Ralph Condé qui le considère comme une légende vivante.

L’une des prestations ayant marqué l’adolescence de Toto est celle qu’il a donnée à Coconut Villa à 17 ans, en l’honneur du « roi Pelé » venu jouer en Haïti en 1971 avec le club brésilien de football Santos FC. Le footballeur Pelé, qui joue lui aussi de la guitare, avait vite remarqué les talents du jeune Philippe Laraque. Vrai amoureux de la guitare, le jeune Toto a été influencé par Pierrot Paul-Eugène, le guitariste des Shelberts du Canapé-Vert, Michel Corvington, Michel Laraque et Robert Martino, mais aussi des icônes étrangères comme George Benson et Carlos Santana. Il possède chez lui 34 guitares, parmi les meilleures du monde, se vante-t-il, comme dans un musée.

Toto avait pourtant débuté sa carrière professionnelle comme bassiste dans les Gypsies de Pétion-Ville. Au départ de son frère Michel Laraque pour les États-Unis, celui-ci a oublié sa guitare à la maison. Toto allait l’utiliser pour pratiquer et finalement devenir quelques années plus tard un excellent guitariste. Ses premiers professeurs étaient évidemment ses grands frères Michel et Pierrot Paul-Eugene.

Toto est très fier d’avoir lancé plus d’une soixantaine de jeunes talents qui sont devenus pour la plupart des figures emblématiques de la musique haïtienne dont Émeline Michel, Michel Martelly et Fabrice Rouzier. Il a enregistré les premières chansons de nombreux groupes musicaux de la génération des années 1980 tels que Diakout Mizik, Sweet Micky et Boukman Eksperyans. Cinq gagnants sur dix du concours American Airlines enregistraient leurs morceaux au Studio de Toto Laraque à Delmas 31, à la rue Jacques 1er. Fabrice Rouzier et Clément Bélizaire ainsi que d’autres musiciens très connus aujourd’hui faisaient partie des bénéficiaires. Tous les jeunes pouvaient enregistrer leur musique gratuitement au studio de Toto Laraque, s’enorgueillit-il.

Ralph Condé a lui aussi bénéficié de la grande générosité de Toto Laraque. Son plus grand tube avec son groupe Papash a profité du flair et de la grande créativité de Toto. Dans la version initiale de « Foumi lan janm » qui était enregistrée au studio de Toto, explique Ralph, le lyrique était : « Ti medam, nou di n pa konn danse, …nou pral met foumi nan pye nou. » Toto a vite compris que cette formule n’allait pas marcher et a plutôt proposé « nou pral met foumi nan janm nou ». Cette musique allait connaître un succès retentissant et demeure encore très appréciée de différentes générations de mélomanes. Toto a fait plusieurs de ces excellentes contributions à un grand nombre de hits.

Membre fondateur du Caribbean Sextet

L’une des expériences musicales les plus abouties de Toto Laraque a été la création du groupe Caribbean Sextet, qui s’est formé chez lui, à l’impasse Laraque, à Lalue. Ce groupe musical, créé en 1978, avait apporté une nouvelle variante beaucoup plus jazzy au compas direct. À l’époque, il y avait comme autres membres fondateurs Réginald Policard (pianiste, compositeur et maestro), Jean-Jean Laraque (batteur), Toto Laraque et feu Yvan Kanski à la basse. Les autres musiciens ont rejoint le noyau dur après.

L’objectif des membres fondateurs était de former un groupe musical pour pouvoir animer au night-club Ding-à-Ling. Le nom Caribbean Sextet viendra un an après, nous confirme Toto. Il y officiait aussi comme guitariste, auteur et compositeur, aux côtés de Joël Widmaier, de Gaguy Dépestre et de Boulo Valcourt, de regrettée mémoire, qui ont intégré le groupe par la suite. Toto considère d’ailleurs Boulo comme l’un des plus grands compositeurs de la musique haïtienne autant qu’il était un excellent chanteur et guitariste.

Parmi les plus illustres musiciens avec qui l'artiste a collaboré, on peut citer : Guy Durosier, Webert Sicot, Joe Trouillot, Laureen Klassen, Ansy et Yole Dérose, Lionel Benjamin, Carole Demesmin, Ti Corn et Tanya Saint-Val. Il avait pris part à toutes les tournées de Luck Mervil au Canada, l’a accompagné dans beaucoup de pays et a joué sur trois de ses albums. Toto a ouvert les festivités commémorant les 50 ans du Cirque du Soleil avant Éric Lapointe, une méga star québécoise.

Toto a participé à la réalisation de plus de 300 spots publicitaires dont certaines avec le très réputé animateur Bob Lemoine. Il y en a qui datent de plus de 50 ans et qui continuent d’être tournées sur la bande FM, se réjouit-il. Quand il s’est installé à Montréal à partir de l’année 2000, l'artiste a eu l’opportunité de jouer aux grands festivals de Montréal et a performé dans les grandes salles de la métropole québécoise. Il a participé au Festival de jazz de Montréal plus d’une quinzaine de fois. Il a joué régulièrement pendant treize ans au Casino de Montréal en parcourant un répertoire de plus de 450 musiques haïtiennes et étrangères.

Toto a participé à plus d'une centaine d'albums et a produit en solo plus d’une quinzaine dont les huit éditions de « Guitarement vôtre ». La majorité de ses albums solo marchent très bien en Europe (France, Espagne et Italie). C’est cette clientèle qu’il a côtoyée régulièrement au Casino de Montréal et dans les autres festivals à travers le Canada. Une clientèle très exigeante musicalement. D’ailleurs, avoue Toto, la musique haïtienne est en baisse aujourd’hui parce que la majorité des consommateurs haïtiens n’exigent pas la qualité aux producteurs et aux musiciens. Il a toutefois reconnu qu’il existe d’excellents musiciens dans la génération actuelle.

Toto a aussi travaillé pendant plus de vingt ans sur les droits d’auteur en Haïti avec des amis comme Pierre Rigaud Chéry et Ansy Desrose, de regrettée mémoire. L’initiative, avoue-t-il, a heurté un mur quelque part, vraisemblablement chez les propriétaires de médias. Les droits d’auteur, a-t-il expliqué à l’émission de Ralph Condé, auraient pu éviter à Webert Sicot de mourir dans la précarité. Heureusement, l’inscription de Toto Laraque à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) lui permet d’avoir des revenus sur le nombre d’albums vendus et sur toute autre utilisation commerciale des musiques qu’il a composées. Parmi ses tubes les plus rentables, on retrouve : « Fanm ak ti dada », « Chat Fifi », « Jolibois », « Madougou » et « Kòk gagè » (ces deux derniers avec Boulo) pour ne citer que ceux-là.

Toto est aussi connu comme le compositeur, l’interprète et le chanteur des chansons à connotations grivoises. Il se rappelle que les musiciens ne voulaient même pas enregistrer les musiques comme « Chat Fifi », « Jobilibois » et « Madougou » sur les albums. Ils voulaient les laisser pour les animations dans les soirées dansantes. Finalement, le producteur et PDG de Mini Records, Fred Paul, a décidé que « Chat Fifi » devrait figurer sur l’album. Le succès a été retentissant. Et la décision a été prise d’ajouter une musique à double sens comme « Chat Fifi » sur chacun des prochains albums.

« Il n’a pas eu de propos grivois à proprement parler. Il y a eu plutôt eu des chansons qui pouvaient être interprétées de diverses manières », indique Toto Laraque. « Le succès de ces chansons a dépassé la frontière haïtienne », a-t-il poursuivi, tout en confirmant la popularité de « Chat Fifi » dans les Antilles. Un franc succès qui se reflète dans la somme que lui rapporte cette chanson en termes de droits d’auteur. Toto est catégorique : « C’est le public qui aime et qui sollicite les chansons polysémiques à connotations grivoises. »

En août 1998, Toto et son ami Richard Widmaier avaient lancé le spectacle La Nuit magique de la guitare qui avait réuni quatorze guitaristes et allait connaître un succès fulgurant. Mais en dehors de sa formidable carrière, les gens qui côtoient Toto Laraque gardent de lui l’image de l’ambianceur hors pair et du comédien qui irradie la joie autour de lui. Il n’a pas besoin d’instrument pour entretenir et animer un public : ses blagues et ses musiques plurivoques, son rire éclatant ainsi que sa voix puissante font de lui un personnage marquant de la musique haïtienne.

 

Crédit: Thomas Lalime

mercredi 24 novembre 2021

UN PANORAMA DE L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE HAÏTIENNE

Note: Cet article est un essai et un coup d’œil panoramique sans fard pour nous aider à braquer les projecteurs sur les artistes influents et les créateurs d’une musique issue de la culture diversifiée d’Haïti. En raison du manque d’espace, il est tout à fait impossible de présenter tous les musiciens, les groupes, les orchestres et toutes les autres formations musicales qui ont contribué au riche paysage musical d’Haïti.

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L’un des traits les plus endurants de la musique haïtienne est son éclectisme. Sa pléthore de rythmes syncopés et les expressions artistiques vivantes des musiciens haïtiens l’ont rendu unique. Bien que principalement d’origine africaine, la musique haïtienne est le produit d’une confluence de nombreuses cultures, y compris celles d’Europe, les Arawaks et les Tainos, les premiers habitants de l’île abusés et décimés par les Espagnols amenés par Christophe Colomb en 1492.
Même avant la création d’Haïti, en 1804, à cause de ses soubassements africains, les tambours, la danse et les chansons populaires étaient au centre de la pratique de la religion vaudou, coexistant avec le catholicisme, syncrétisme quasi parfait qui redéfinit le terme. Cette fusion était nécessaire, car les esclaves, voulant éviter la persécution de leurs maîtres, dont la plupart des pratiquants de l’église catholique, dissimulaient leur culte des divinités africaines derrière les noms et les images des saints catholiques. La scène n’était pas différente à Cuba (Santeria / Yoruba), au Brésil (Candomblé / Yoruba) et à Trinité-et-Tobago (Orisha / Yoruba), en Jamaïque (Kumina / Kongo) etc.
L’un des styles liminaires de musique folklorique les plus répandus qui auraient dominé la plupart des activités sociales dans tout le pays est connu sous le nom de Grenn Siwèl, (La Cirouelle est un fruit de 3 à 4 cm de long, réputé pour son âcreté). Grenn Siwèl est également appelé en Haiti Twoubadou (troubadour). Originaire du début du Moyen Age en Europe où il était exprimé par une prestation solo basée sur la poésie lyrique, le genre Twoubadou a pris une forme différente en Haïti avec les musiciens utilisant banjos, tambours, voix, maracas et manuba (une boîte en bois avec trois fins ressorts métalliques servant de contrebasse). Ce genre de musique, qui n’a jamais disparu d’Haïti, a connu, dans les années 40 et 50, un essor considérable avec Dòdòphe Legros (1), Anilus Cadet, Trio D’or (qui deviendra Trio des Jeunes et plus tard Jazz des Jeunes), suivi par Ti Paris, Trio Select (qui deviendra plus tard la Coupé Cloué avec son rythme Konpa Manba), Etoile du Soir (60-70), Rodrigue Milien et Toto Necessité, Ricardo-Ti Plume-Frank (70s.) et bien d’autres encore. Le genre Twoubadou a connu une renaissance vers la dernière décennie du siècle dernier avec de nombreux musiciens urbains –dont les plus connus, Patrice Rouzier et Keke Belizaire, deux excellents musiciens- utilisant des instruments synthétiques et produisant un grand nombre d’enregistrements numériques.
Une autre forme de musique est celle qui émane du Rara. La pratique du Rara vient originellement des paysans qui musardent dans la campagne et les zones urbaines entre la période du Carnaval et la Pâques. Le “Maître Rara”, habituellement un prêtre Vodou, dirige le spectacle. Les rythmes tirent directement de leur religion, le Vodou. Leurs instruments principaux sont des cornes de zinc, des tubes de bambou de différentes tailles dans lequel le joueur souffle et, en même temps, il le tape dessus avec une baguette pour agrémenter -tout en subdivisant- les combinaisons rythmiques. Des chœurs et des solistes dénonçant des politiciens locaux, régionaux et même nationaux et leurs politiques adverses (perçues), sont ajoutés pour créer ces polyphonies auto-indulgentes dans une atmosphère remplie de l’arôme de Kleren (liqueur de canne). C’est peut-être l’origine de cette interaction complexe de la musique et de la politique qui affecte la vie quotidienne des Haïtiens.
Rara est le visage officiel des sociétés secrètes de Vodou. Pas trop différent des Rosicruciens et des Maçons.

Les Connexions Cubaines et Européennes

Pendant les années 40 et 50, le style Grenn Siwèl/ Twoubadou a été fortement influencé par les Cubains (comme Trio Matamoros -1925-, Nico Saquito et su Conjunto de Oriente et autres) quand les Haïtiens, revenant de travailler dans le secteur agricole à Cuba, ont rapporté des mélodies et nouvelles formes d’arrangements musicaux. Il y avait, cependant, une réciprocité en ce sens, une forme d’échanges culturels car, de leur côté, les Haïtiens exportaient beaucoup de rythmes à leurs voisins. Un exemple est le Danzon de Cuba, basé sur la Meringue Lente d’Haïti. Développée au milieu du 19ème siècle par des musiciens tels Oxilius Jeanty, père du compositeur et chef d’orchestre haïtien Occide Jeanty -nous le découvrirons plus loin dans cet article-, la Meringue Lente haïtienne revendique son origine de l’Europe où elle a été reconnu comme étant le prédécesseur de la “habanera”, aussi connu sous le nom de danse créole (danza criolla).
Mais, si la musique folklorique basée sur le vodou a dominé la musique haïtienne, en particulier dans les communautés rurales, depuis sa naissance, il y a eu beaucoup d’autres genres, allant du classique au populaire, qui ont façonné le panorama musical haïtien.

Les Premiers Maîtres Haïtiens

Au seuil du 19ème siècle, Occide Jeanty, musicien formé au Conservatoire de Musique de Paris, devint une grande figure de la musique haïtienne en tant que compositeur de nombreuses marches classiques qui restent sans équivalent dans le genre dans la région. L’une des plus célèbres est “Les Vautours du 6 décembre”, pièce patriotique composée pour protester contre un affront allemand à Haïti (Affaire Luders). Son “1804”, écrit en hommage à l’indépendance d’Haïti, rivalise facilement avec certaines des œuvres de son contemporain (il est né en 1860), l’Américain John Philip Sousa (1854-1032), surnommé le “Roi des Marches”. Jeanty, qui a acquis la réputation d’un coureur de jupons pendant qu’il étudiait à Paris, avait, cependant, un sens profond du gouffre existant parmi les classes en Haïti. Sa composition “Coq, Poules et Poussins” témoigne de son engagement à utiliser sa musique pour exprimer ces disparités.
Occide Jeanty était, indubitablement, l’ancêtre le plus connu de la musique haïtienne écrite.
Un autre pianiste et compositeur célèbre est Justin Elie. Né en 1883, Elie voyagea en France en 1895. Quelques années plus tard, il entra au Conservatoire de Musique de Paris. Après avoir obtenu son diplôme, il est retourné en Haïti en 1905 et a commencé à jouer aux côtés d’un autre pianiste / clarinettiste / compositeur haïtien exceptionnel appelé Ludovic Lamothe. Bien que leur carrières respectives aient suivi des voies parallèles, Elie s’est plus tard bâti une renommée internationale aux États-Unis entre 1921 et 1931. A New York, profitant de son excellente réputation d’arrangeur et de chef d’orchestre, il donna un grand nombre de prestations à la radio et sur les scènes américaines dont la prestigieuse Carnegie Hall. Justin Elie a composé de la musique pour toute une série de scores films muets. En 1925, Ray Hart, chef d’orchestre du Rialto Orchestra, a utilisé l’une des pièces de Justin Elie comme ouverture du film, Le Fantôme de l’Opéra. (1).
Justin Elie a également arrangé des œuvres d’autres compositeurs pour des films muets. Les Studios Paramount, par exemple, ont demandé à Elie de faire un arrangement de la Cinquième Symphonie de Tchaïkovski (1). En 1930, Justin Elie écrit “Fantaisie Tropicale”. Selon des personnes bien informées dans l’industrie, cette composition était un chef-d’œuvre. Malheureusement, il n’a jamais été publié en raison de sa mort subite en décembre 1931.
Ludovic Lamothe fut un autre compositeur prolifique de la musique classique haïtienne. Formé musicalement d’abord à Saint Louis de Gonzague, il se rend ensuite à Paris (1910) pour compléter ses études sur une bourse d’études. À son retour en Haïti en 1911, il commence à travailler sur une série de compositions pour piano. Son affinité pour Chopin lui a valu le surnom de “The Black Chopin”. Il était, cependant, plus que cela. Il a intelligemment composé des pièces mêlant le folklore haïtien et le classique. Il a écrit plusieurs meringues (rapides et lentes), parmi lesquelles “Le Papillon Noir” et “La Dangereuse”, une Méringue Lente haïtienne typique avec son quintolet, forme rythmique caractéristique de son œuvre (2). Sa chanson la plus populaire, “Nibo” a été adaptée sur le rythme Ibo. Composé en 1933, c’était une meringue carnavalesque exprimant ses adieux aux troupes américaines occupant Haïti depuis 1915. La chanson a été enregistrée plus tard en 1962 par l’Orchestre de Edner Guignard, également connu sous le nom Orchestre El Rancho, après l’hôtel où l’orchestre jouait toutes
les fins de semaine.

Le dénominateur commun des compositions de tous ces maîtres haïtiens est la musique vodou, dynamique et expressive, profondément enracinée, avec ses rythmes parfaitement syncopés.
À la Recherche de l’Expression d’une Identité
1915. Comme cela a été toujours le cas dans toute l’histoire d’Haïti (malheureusement jusqu’à ce jour), les querelles politiques et l’ingérence étrangère ont amené au pays une arrogante occupation militaire américaine. Il était devenu très difficile pour les musiciens de trouver « leur voix » puisque la plupart des lieux et des avenues étaient étroitement surveillés par des soldats, dont beaucoup étaient des racistes du sud des Etats Unis. Reflétant le reste de la société, les musiciens haïtiens ont commencé à chercher un moyen d’exprimer leur ressentiment à travers leur métier. Une époque vraiment déprimante.
Comme ils l’ont fait avec le baseball, les occupants tentèrent d’introduire en Haïti, le Jazz avec tous ses corollaires de musique de danse de salon comme Foxtrot, Lindy Hop et Quickstep etc. La plupart des groupes urbains, comme le Jazz Guignard de François Guignard (qui a bénéficié du premier enregistrement en Haïti en 1932 par RCA) et l’orchestre Max Chancy, ont essayé superficiellement ces styles américains, mais n’ont jamais vraiment accepté que cette musique fasse partie du paysage culturel du pays.
Alors que l’occupation américaine touche à sa fin, des jeunes intellectuels commencent à affirmer leur identité nationale avec une série d’activités littéraires qu’ils dénommèrent Les Griots, issu du mouvement de la négritude. Bien que le mouvement ait été plus tard utilisé par certains à des fins politiques, il a attiré l’attention sur le fait que beaucoup de ces écrivains nationalistes percevaient l’Église catholique romaine comme ayant joué un rôle préjudiciable contre le développement d’une conscience nationale.
Peut-être qu’ils avaient raison. Comme en témoigne une série de campagnes anti-vodou surnommées «rejeter» (ou ‘rejete’ en Créole) dans les années 30 et 40. Durant ces violentes campagnes, les gouvernements, avec la coopération de l’Église catholique romaine, ont institué une pratique de destruction littérale des temples vodous et de tous les objets associés à la religion. Évidemment, malgré les effets destructifs de ces entreprises barbares, les résultats escomptés n’ont pas été atteints. En fait, “rejete” a engendré juste l’inverse.
Le début des années 40 donna lieu à l’émergence du « Jazz des Jeunes », issu du « Trio des Jeunes’ qui devient quatuor, puis quintette, sextet, septuor, conjunto et enfin un orchestre. Avec 3 trompettes, 3 saxophones, tambours, congas, piano et chanteurs, le groupe utilisa parfois le bambou comme compléments harmonisés à la section rythmique syncopée. L’arrangeur en chef était Antalcidas Murat. Diplômé en droit et en ethnologie, M. Murat était un fréquent visiteur des trois lieux sacrés de la région de l’Artibonite (situés presque au centre d’Haïti) considérés comme les Mecques de la religion Vodou et sa musique: Souvenance, Badjo et Soukri.
Murat, originaire des Gonaïves –toujours dans l’Artibonite-, utilisa les sons afro-cubains – de Benny More et Joseito Fernandez – pour arranger un grand nombre de chansons qu’il avait extraites de ces lieux tout en préservant et même renforçant leur authenticité. Le Jazz des Jeunes a été la première formation musicale urbaine à être connue pour sa pratique de la musique Racine (Rasin) (1). Bien que le nom fît allusion au terme Jazz, leur musique était authentiquement issue du folklore/vodou haïtien. Le Jazz des Jeunes s’était voulu être l’accompagnement parfait du mouvement Griots.
Fondé en août 1943, le Jazz des Jeunes resta actif jusqu’au milieu des années soixante-dix. Cet orchestre a été le premier à introduire sur scène une femme, l’incomparable chanteuse/pionnière Lumane Casimir, auteure de la chanson-classique « Viv Ayiti »
Parallèlement au Jazz des Jeunes, Haïti a bénéficié de la création du légendaire Orchestre de Issa El Saieh (1942). Cet orchestre a ont aussi mélangé la musique vodou, avec celle des big band afro-cubains et américains pour créer un hybride unique qui reste aujourd’hui l’un des meilleurs dans l’histoire de la musique en Haïti. Pendant que Issa El Saieh étudiait la musique à Berkeley College of Music aux États-Unis, il a eu l’occasion de rencontrer quelques-uns des meilleurs musiciens de “Bee-Bop”, parmi lesquels le grand ténor Budd Johnson et le merveilleux pianiste Billy Taylor. Ces deux sont, par la suite, venus en Haïti pour travailler avec l’Orchestre Issa El Saieh. Ces grands arrangeurs ont donné à Issa l’occasion de créer un canevas harmonique beaucoup plus large que tout ce qui existait à l’époque en Haïti.
L’influence cubaine continua, cependant, à être toujours présente avec le pianiste / arrangeur Bebo Valdés, père du célèbre pianiste Chucho Valdés, gagnant de plusieurs Grammy Awards
Par ailleurs, l’Orchestre Issa El Saieh a servi de tremplin à un bel assemblage d’artistes haïtiens. Parmi eux, citons: Raoul Guillaume (saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre), Guy Durosier (chanteur, multi-instrumentiste, plus tard surnommé l’ambassadeur de la musique haïtienne), Herbie Widmaier (chanteur de renommée mondiale, compositeur) Joe Trouillot (crooner international), Weber Sicot (exceptionnel saxophoniste, chef d’orchestre et arrangeur), Ernst -Nono- Lamy (pianiste et chef d’orchestre de renommée internationale) et bien d’autres.
Un afflux de formations musicales, adoptant le modèle Saieh et Jazz des Jeunes, a éclos durant la période qui s’en suit. Certains comme Les Gais Troubadours, Les Gais Trouvères, Jazz Scott avaient une durée de vie courte et n’ont jamais enregistré leur musique sur vinyle. D’autres tels l’Orchestre Citadelle, l’Orchestre Casernes Dessalines, l’Ensemble Cabane Choucoune avec Dòdòf Legros, l’Orchestre Riviera nous ont laissé de très bons enregistrements.
L’un de ces groupes qui se sont démarqués des autres est l’Orchestre Septentrional. Fondé en juillet 1948, ce groupe, dirigé pendant plus de quatre décennies par feu Ulrick Pierre Louis, a connu de nombreux changements et reste aujourd’hui l’une des formations musicales les plus originales, stables et productives d’Haïti. Dès le début, ils ont créé “Boule de Feu”, qui n’était pas seulement un rythme, mais aussi un style de musique basé sur une combinaison de Saieh Orchestra et le Jazz des Jeunes.

Un « One Man Show »

Tandis que ces grands ensembles musicaux s’épanouissaient à la fin des années 40 et au début des années 50 suite au boom touristique alimenté par la construction du Bicentenaire par le président Dumarsais Estimé en 1948-1949, un musicien s’imposa comme le premier virtuose de la guitare classique. Son nom, Frantz Casséus.
Il est né en 1915. D’abord autodidacte, il étudie plus tard la guitare classique européenne avec l’aide du compositeur et musicologue Werner Jaegerhuber. Fidèle à la tradition de la Villa-Lobos brésilienne, Frantz Casseus a composé “Haitian Suite”, une extraordinaire collection de chansons folkloriques et vodou qui ont passé l’épreuve du temps.
Il a émigré aux États-Unis au début des années 50. Quelques années plus tard, le compositeur de “Mèsi Bon Dye” et “Nan Fon Bwa” devint le directeur musical de Harry Belafonte. Son concert à Carnegie Hall en 1958 a attiré des critiques élogieuses. Frantz Casséus était unique en ce sens qu’il savait utiliser un cadre de musique classique pour interpréter la musique vodou haïtienne la plus authentique.
1957: Naissance d’un rythme Urbain Populaire
En 1955, avec l’aide du promoteur et propriétaire de discothèque Jean Lumarque, Nemours Jean-Baptiste forme l’Ensemble Aux Calebasses après la boîte de nuit du même nom. D’abord basé à Kenscoff puis, peu de temps après à Carrefour, l’Ensemble Aux Calebasses était la progéniture de l’Ensemble Atomic et du Conjunto Internacional. Au début, les rythmes qu’il jouait étaient à base de Grenn Siwèl/twoubadou. Leurs noms furent Bannann Pouyak et Grenn Moudong,

A cette époque, de nombreux groupes populaires de Merengue de la République Dominicaine, comme “Guandulito et Su Conjunto Tipico Cibaeño”, se rendaient en Haïti. Nemours Jean-Baptiste était fasciné par la facilité avec laquelle les Haïtiens dansaient cette musique. Selon Michel Desgrottes, excellent arrangeur et prolifique compositeur haïtien, un groupe particulier, le Conjunto Dominicano, retenait l’attention de Nemours Jean-Baptiste. Inspiré par ces groupes, Nemours propose à son tambourineur, Kwetzer Duroseau, de jouer quelque chose dans la veine su Merengue. Il avoua plus tard avoir entendu un rythme aux mêmes accents et à la même cadence à Saut d’Eau, Ville Bonheur, située dans Département du Centre d’Haïti. C’était en 1957. Le Compas Direct était né. Au fil des ans, de nombreuses versions nous ont été rapportées sur quand et comment le nom a été accolé au rythme. Nemours parfois utilisait dans ses compositions le nom Ensemble Compas Direct et Nemours Jean-Baptiste de manière interchangeable. Une chose, cependant, est certaine, ses initiales CD étaient les mêmes que celles écrites sur le tambour de Conjunto Dominicano.
À partir de ce moment, la musique de danse populaire urbaine en Haïti n’a jamais été la même. Beaucoup soutiennent que puisque les tambours (lire congas) étaient principalement utilisés dans la partie ouest de l’île, tous les rythmes joués sur l’ile étaient d’Haïti. Logique. Néanmoins, hormis certaines formes de rythmes que l’auteur a pu entendre dans la région de l’Artibonite, dont le Compas de Nemours pourrait facilement dériver, le merengue dominicain a quand même inspiré Nemours Jean-Baptiste pour créer le rythme qui transcende la frontière haïtienne.
Le Compas Direct est plus qu’un rythme; c’est tout aussi un genre. La musique de Nemours, tout en s’inspirant du format « appel-réponse » cubain et de la structure basée sur le mambo, a trouvé sa force dans la simplicité de ses textes, harmonies, un rythme 2/2 et des orchestrations mémorables. Facile à danser, ses mélodies courtes et répétitives étaient essentielles à sa popularité. En 1958, après une tournée réussie à New York, Nemours introduisit pour la première fois dans la musique de danse haïtienne, la guitare électrique, (Note: Dòdòphe Legros avait déjà ajouté un petit microphone à sa guitare) suivie, deux ans plus tard, par la basse électrique. Cela en dit long sur quelqu’un qui n’a jamais été connu pour son sens aigu de la musique. Indubitablement, Nemours Jean-Baptiste était un musicien visionnaire et un chef d’orchestre très discipliné.

À ce jour, Compas Direct (Konpa Dirèk, en créole) est le rythme haïtien urbain dansant joué par 80% des formations haïtiennes, en Haïti et dans sa diaspora. Au début des années 60, Michel Desgrottes, suivi de Raymond Sicot (frère de Weber Sicot), Louis Lahens (ancien chanteur de Nemours Jean-Baptiste), Felix (Féfé) Guignard et d’autres ont introduit la musique Compas Direct en Martinique et en Guadeloupe. Aujourd’hui, chaque fois que vous entendez le mot Zouk (de la Martinique et de la Guadeloupe), grattez la surface et vous trouverez le Compas Direct de Nemours Jean-Baptiste.
En 1960, Weber Sicot (de l’Orchestre Issa El Saieh) qui joua avec Nemours Jean Baptiste au Conjunto Internacional, fonda son propre groupe. En utilisant la même formule de Nemours Jean-Baptiste, il a joué le Compas Direct pendant les deux premières années de son orchestre. En 1962, il changea le rythme (en réalité, il n’a fait que l’aménager) et l’a appelé Cadence Rampas. Utilisant souvent une chanson à 4/4, ses mélodies étaient un peu plus riches avec des phrases plus longues que celles de Nemours. En comptant 4 saxophones et 3 trompettes, Sicot était, parmi les formations de danse populaire, la plus proche (surtout au niveau des saxophones) de Issa El Saieh, en termes d’harmonie. Il a utilisé une batterie, tandis que Nemours, jusqu’en 1968, a utilisé les timbales cubaines.
Un virtuose du saxophone et un arrangeur tout à fait capable, Sicot est devenu le modèle de la prochaine génération de jeunes musiciens haïtiens venus en 1966.
L’Aube d’une Nouvelle Ere
Comme dans toute société, il arrive un moment où une génération doit s’incliner pour faire place à toute une nouvelle. 1965 vit le début du règne des plus jeunes musiciens avec des plus petites formations qu’ils surnommèrent “Mini Jazz”. Encore, rien n’à voir au Jazz américain.
Ils sont nés du rock and roll léger du début des années 1960. Ils jouaient principalement du Compas Direct avec des guitares et de la basse électriques, des timbales et d’autres percussions (cloches, guiras, maracas etc.), souvent avec un saxophone.
L’un des pionniers de ces premiers petits groupes, était Ibo Combo. Ils étaient plus orientés vers Jazz américain. Ils étaient, de loin, de meilleurs musiciens.
Les Shleu Shleu, en 1966, ont été un autre précurseur de tendance Mini-Jazz. Cette nouvelle éclosion a vu la formation de plusieurs groupes à Port-au-Prince, Pétion-Ville et les grandes villes de provinces comme le Cap-Haïtien, Les Cayes, Jérémie, St Marc, Gonaïves, Port de Paix etc. Au début, chaque quartier avait son Mini-Jazz particulier. Les plus populaires furent: Shleu Shleu, Les Pachas du Canapé Vert, Les Difficiles de Pétion Ville, Les Corvington, Les Fantaisistes de Carrefour, Tabou Combo, Les Difficiles, Bossa Combo, Les Frères Déjean, Les Loups Noirs, Les Diplomates, Les Ambassadeurs et bien d’autres.
Ironiquement, comme le cercle de la vie, ils ont eux-mêmes dû s’adapter à la fin des années 70 en ajoutant une section cuivre inspirée de Earth, Wind and Fire et Chicago, deux des meilleurs groupes pop américains. Au début des années 80, il y avait une renaissance de la musique à base de Vodou (Racines –Rasin-, était la nouvelle étiquette). Parmi les meilleurs, étaient Sa, Boukman Eksperyans, Boukan Ginen, Foula, Rara Vodoule, Ram, Koudjay. Kanpech, etc. A New York, il y avait Sakad et Ayizan de Tite Pascal (fondateur de Ibo Combo), Artistes Indépendants etc.
Les Eminents de la Scène
La première partie des années 70 vint avec les géants de la musique de concert orchestré avec des sections cordes et cuivre mettant en relief et en tête de liste le très populaire Ansy Derose suivis par Léon Dimanche et toute une pléiade d’artistes du genre. Au cours de sa longue et fructueuse carrière, le très populaire Ansy a participé avec succès à plusieurs festivals internationaux au Mexique, Porto Rico et en Allemagne. Ses concerts de Noel annuels au Rex Théâtre étaient devenus un événement national.
D’un autre côté, Guy Durosier (de l’école Issa El Saieh) est considéré comme le meilleur musicien et interprète haïtien du 20ème siècle. Son style et ses interprétations ont influencé plus qu’une génération d’artistes Haïtiens en Haïti et ailleurs. Il a vécu plus que la moitié de sa carrière en Europe, l’Amérique Latine, le Canada et les Bahamas. Guy et Ansy et ont aussi suivi la tradition des grands concerts à Carnegie Hall, Manhattan, établie pat Justin Elie, puis Frantz Casséus. Plus tard, ce fut le tour de Wyclef Jean et de Jean Jean-Pierre et leurs orchestres respectifs dans ce prestigieux théâtre surnommé « La maison de Frank Sinatra, d’Ella Fitzgerald et de Sarah Vaughan ».
D’autres Avant-guardistes
Deux groupes musicaux qui sortent du lot en leur qualité d’avant-gardistes sont le Magnum Band (1976) et, plus tard, Zèklè (1982). Le premier (fondé par les frères Dadou et Tico Pasquet), utilisèrent des arrangements pour la section cuivre modelés sur des groupes américains R&B tel Earth Wind and Fire. (Tabou Combo a, par la suite, suivi, en quelque sorte, le même itinéraire). Le Magnum est resté jusqu’à ce jour fidèle à sa production de pièces bien arrangées respectant pour la plupart une ligne disciplinaire conventionnelle -A,B,A,B,C,B,D- (intro-couplet-intro-couplet-refrain- groove-refrain-coda) non fragmentée. Zèklè a fait école utilisant un style Pop avec des chansons bien échafaudées, des textes bien conçus. Dans leur sillon, vinrent Papash, KDans, Zin et toute une série de groupes du genre.
Il est de notoriété qu’au milieu des années 70, un nombre de groupes venant des Antilles jouant le Compas Direct, comme Exile One et Les Vikings, ont truffé le marché haïtien et antillais « forçant » les groupes haïtiens –les DP Express, Scorpio, Bossa Combo etc.- à incorporer une section cuivre dans leurs formations. Quoique différente de celle de Nemours Jean-Baptiste (trompette, sax et trombone), il est évident on retourne à son concept.
Pourtant, Les Frères Déjean étaient toujours là
Il important de noter que cette formule émane d’Haïti. Les Frères Déjean de Pétion Ville, un groupe formé entre 1965 et 1966 a, depuis ses débuts, utilisé une section suivre toujours brillamment harmonisée. Il est indéniable que leurs frères antillais ont bénéficié du labeur des Frères Déjean de Pétion Ville qui sont d’excellents musiciens. Au début des années 70, l’auteur, batteur de son état, a eu l’expérience heureuse de travailler avec André Déjean, Fred Déjean et Isnard Douby, accompagnant (avec d’autres musiciens du Bossa Combo) Ansy Dérose et plusieurs artistes visitant Haïti notamment Nelson Ned et Daniel Santos. Ces messieurs, produits des écoles publiques d’Haïti et actifs encore aujourd’hui, sont parmi les meilleurs que le pays ait produits.
Dans le domaine de l’art, plus particulièrement en musique, les Haïtiens ont développé cette très mauvaise tradition de copier les œuvres de ceux qui les ont, avant tout, émulés
Durant les années 80, il y a eu également une éclosion de groupe Compas Direct composés de jeunes musiciennes. « Top Girls » crée (en 1970) au Cap-Haïtien par le grand musicien haitien Alfred Moise, trompettiste et compositeur de l’Orchestre Septentrional, « Top Girls » en fut apparemment le premier. Mais, il a fallu l’arrivée sur la scène de « Riské » avec son « Zanmi » pour inspirer les autres comme « Siromièl » à gravir l’estrade de communauté artistique.
On ne peut pas omettre de mentionner le « Chœur Simidor » comme pionnier de la musique Chorale/Vodou. Sous la direction du Dr. Fèrère Laguerre, ces jeunes universitaires on crée un nouveau genre qui allait être le modèle pour Michel Dejean, Lambi Club et Gombo Club (Carrefour, banlieu dans le Sud de Port-au-Prince). Il faut également créditer le grand Michel Desgrottes qui a précédé Le Chœur Simidor en 1955 avec la Chorale Michel Desgrottes. Le Chœur Simidor nous a laissé un chef d’œuvre de microsillon, « Haitian Songs », reproduit sur CD dans les années 90 par Marc Records.

Toujours et Encore la Création de Nemours Jean-Baptiste
Les années 90 sont venues avec une résurgence des groupes de Compas Direct. Mais cette fois, l’électronique devint la norme. Il a été appelé Miami Top Vice, T-Vice, Zin, Zenglen, Papach, Yanick Etienne, etc. L’un des plus populaires et peut-être le plus groovy était Sweet Micky (également connu sous le nom de Michel Martelly). Il s’est couronné lui-même le président de Konpa. Prémonition? Michel Martelly a été élu Président d’Haïti en 2011. Mizik Mizik, un autre groupe qui sort du lot avec ses arrangements respectant les normes conventionnelles et internationales de musique populaire.
Aujourd’hui, la scène de la musique de danse est dominée par les Klass, Harmonik, Djakout, Nu Look etc.
Tandis que les artistes/chanteurs/chanteuses tels Beethova Obas, Emeline Michel, Belo, Rutchelle Guillaume, Jean Jean Roosevelt, Darline Desca, Ayiiti, Tamara Suffren, Fatima, BIC, Renette Désir, etc. continuent la tradition des Guy Durosier, Ansy Derose, Toto Bissainthe, Yole Derose, Martha Jean-Claude, Carole Demesmin etc.
Malgré le succès et la popularité du Compas Direct, la musique haïtienne reste profondément enracinée dans la tradition Vodou, car elle est, de loin, le meilleur vecteur d’expression de l’identité nationale.
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©2015
Jean Jean-Pierre, l’auteur, est compositeur, musicien, journaliste et producteur. Il a produit des acteurs de renommée internationale tels que Danny Glover, Susan Sarandon, Ossie Davis, entre autres. JJP a produit plusieurs spectacles et concerts à Carnegie Hall et au Lincoln Center. Il a orchestré –et refondé 2007- une bonne partie du répertoire du Jazz des Jeunes dont les partitions avaient disparues. Jean Jean-Pierre est le compositeur de l’opus “Ayiti Leve Kanpe – Haiti Levantate – Haiti Get Back Up” qui a été interprété et enregistré par l’Orchestre Symphonique de la République Dominicaine à la suite du séisme du 12 janvier 2010.