mardi 19 avril 2022

Jacques Maurice Fortéré aka Wawa, la musique dans le sang.

 


Jacques Maurice Fortéré plus connu sous son nom d’artiste Wawa a été pendant plusieurs décennies l’une des figures les plus importantes de la musique vodou en Haïti.

Né en 1937 dans la ville de Léogâne, Wawa grandit dans le quartier du Bel-Air à Port-au-Prince. Comme la plupart des jeunes de l’époque qui avaient la fibre musicale, il fait ses premières armes dans des groupes de quartiers. Il intègre entre autres Jeunesse Sentimentale, La Gaîté avant de faire partie de la formation musicale de Nemours Jean-Baptiste. Dans la foulée, il rejoint également Webert Sicot et devient l’un des compositeurs de L’Ensemble Sicot. 

A la fin des années 60, sur le modèle de l’Ensemble Sicot, Wawa crée l’Orchestre Super Choucoune 70 et enregistre un album avec des tubes qui vont faire fureur tels que Homo homini lupus et l’Enfer, un texte dénonçant la condition de l’homme noir. Mais plus tard, le groupe est rebaptisé Super Choucoune 70 et  enregistrera trois albums dont A la cocotière, et Escale en Haïti.

A partir de 1973, Wawa quitte le monde du compas pour créer Les Camisoles bleues et c’est avec ce groupe qu’il va commencer à s’installer en tant que Samba et embrasse sans détour le vodou jusqu’à la création de Wawa & Rasin Kanga au début des années 90.

Après plus de 60 ans de carrière, Jacques Maurice Fortéré décède en avril 2020 à l’âge de 82 ans en laissant une riche discographie.

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Morceaux utilisés pour ce numéro

  • Twa mo sakre, album The best of Wawa & Rasin kanga
  • Saint Jean-Baptiste,album The best of Wawa & Rasin kanga
  • Compas Direct, album Authentic Haitian merengues, recorded in Haiti, Nemours Jean Baptiste, Campé…1960
  • Jet Rampa,  album Jet Rampa/Haîti, La flèche d’or d’Haïti, super ensemble de Webert Sicot 1967
  • L’enfer, album L’enfer, Orchestre Super Choucoune 70, 1971
  • Douce Haïti, album Wawa et les camisoles bleues chantent l’âme vivante d’Haïti 1973
  • Kalòj kòk, album Kalòj kòk, Rossignols noirs 1979
  • Kafou a pou nou 2, Wawa et le vodou d’Haïti #1
  • Kadya Bosou,  Wawa et Azor
  • 3 chen, album The haitian roots 1, Wawa & Rasin Kanga 1996

lundi 18 avril 2022

Haïti/Culture: Pleins Feux Sur Jho Archer « La super star oubliée ».


Jho aujourd’hui fait figure du plus grand inconnu des stars sacrées de la musique haïtienne, par la génération actuelle. Et pourtant, il est passé parmi les tous premiers à disséminer la musique indigène haïtienne à travers le monde. A une époque où elle fut ostracisée même au bercail. Dans un milieu où la musique de cabarets reste la chasse gardée de tous les musiciens, Archer a dès le début de sa carrière choisi d’être artiste de récital.  Né avec le rythme et la musique dans les veines, il s’est initié dès l’adolescence à la danse sous les commandes de l’indécrottable Lavina Williams qui en a fait un vrai  prodige de la danse; tout en l’inculquant des dessous du folklore local. Subséquemment, il est repéré à la section d’art dramatique à l’Institut français. A la fin des années 1950, il reçut ses premières bourses d’études pour l’Europe, puis les Etats-Unis où il est admis à l’international Dance School dont il devient un professeur chevronné de la danse moderne.

Un cheminement qui a permis à Jho de se faire de bonnes connections dans les milieux du show au state. Et, éventuellement une plateforme pour mettre en valeur la musique de ses origines. En 1962 il fait un début tonitruant au Carnegie Hall où il fait un tollé de par son style flamboyant et sa musique distinguée. Ce qui l’a mis dans le collimateur des grandes compagnies comme Epic et Columbia Records. Pionnier avéré de la musique alternative, il s’est fait une mission d’unir les cultures à un moment où le thème vodou-jazz était peu usité. Et c’est tout qui a fait de Jho un contributeur de poids dans son obsession  de le mettre à la portée du public d’outre-mer,  en s’installant à l’avant-garde d’un genre inédit à travers les morceaux: Sobo de Justin Lamothe, Nan fon bwa, Mèsi Bondye de Casséus, Elou de Jaegerhuber, Ti zwazo de M. Monton; de même que: Fèy, Tinini, Shango, Kannon tire etc; auxquels il a injecté ses propres adaptations leur permettant de résister au temps.

En fait, un vrai innovateur des classiques locaux ainsi que des pièces traditionnelles qu’il a épurées de leur folklorisme, en les imbibant de modernité sous sa signature. Spécialement accompagné de musiciens chevronnés, il a prouvé qu’il était le pourvoyeur d’un genre inexploré; pratiquant le métissage entre le jazz et les rythmes du vodou imprégnés de multiples fusions. Apportant dans la foulée une approche planétaire aux paramètres haïtiens; leur évitant toute extinction. Il s’est imposé en ce sens comme un super innovateur des traditions négligées du terroir natal. Cependant, au delà de tout, Archer était un superbe show-man, un monstre indomptable de la scène, un danseur extraordinaire, un chorégraphe qualifié. Sa présence scénique  et son showmanship qui avaient à l’époque fait des planches un voyage égocentrique, comme les Elvis, James Brown, Claude François, Mick Jagger, Sylvie Vartan etc;. Pas étonnant qu’il ait toujours évolué dans des endroits rompus de professionnalisme et de savoir-faire.

ARCHER A DÈS LE DÉBUT DE SA CARRIÈRE CHOISI D’ÊTRE ARTISTE DE RÉCITAL

Malgré une voix peu résonnante et un registre limité, ce qui fut son talon d’Achilles, Jho s’est quand même armé de multiples arguments pour que le spectacle soit toujours à son paroxysme. Toujours aux U.S.A, il s’est permis de tâter la chanson anglaise dans des ritournelles peu convaincantes, telles: Natural woman (prouvant aussi qu’il fut en avance des LGBTQ), Summertime, Batucada, Sweet Caroline, But I cant get back etc. Tout en réalisant combien une carrière à l’américaine serait un pis-aller, il mit le cap pour la France à la fin des années 1960 pour prendre part au Festival des Nation, à la recherche d’un second souffle. A Paris, il ne lui a pas pris du temps pour s’imposer, en se montrant en artiste de variétés dans des chansons comme: La petite maison (celle là a bien bercé mon adolescence), Je ne peux pas nager (Tu l’as avoué toi-même Jho), Le bongo du bon gars de Gabon, A St. Germain, Les pêcheurs de Port-de-Paix, Adieu sans adieux, Tante Sylvie, Si tu changes d’avis, La première à savoir, Pa sou sa, En plein dans le mille etc.

Autant de tubes qui lui donnent droit à l’affection du public francophone et de ses pairs, mais peu connus au pays. Au music hall français, Archer s’est propulsé dans des shows spectaculaires et ses costumes excentriques qui en firent l’ultime showman. Fort de ses succès, il en profite pour faire un tour au bercail au début des années 1970. Durant sa première performance au Rex Théatre, il s’est assimilé à un fils de l’hexagone en déclarant : « Chez nous en France… », pour filer ensuite à l’anglaise vers d’autres pôles. Eventuellement, il est resté attaché à sa culture, continuant à produire des œuvres de référence locale telle Anita, un succès dense. Nadia, Vodou time, Vodou jazz etc. Se plaçant dans cette lignée dans la genèse du mouvement rasin, en exposant les vibrations ataviques du vodou dans les grands temples exclusifs du monde. Sans oublier des hits comme: Africa et Creuser la terre qui ont été des contributions à la lutte contre l’Apartheid. A ce périple, il visite Haïti pour se ressourcer dans une carrière qui avait commencé à prendre de l’eau. C’est ainsi que dans le show inaugural au Ciné Triomphe, il s’est permis de faire « Baby doc » alors dictateur de l’ile dans la salle, déconner de sa voix nasale le morceau Choucoune.

Eventuellement, sa tournée haïtienne l’a emmené au Stade Sylvio Cator dans un festival à tout casser en compagnie de Jhonny Pacheco, Jhonny Ventura, Les Frères Déjean, Scorpio etc. Il en a profité pour honorer divers artistes avec des distinctions-Cartor, Occide Jeanty etc. Tout en exhortant l’environnement musical à honorer les devanciers tels: Nemours, Sicot, Guillaume et tant d’autres qui ont jalonné la musique haïtienne de leurs œuvres et talent. Cette tournée nationale reste le dernier baroud d’honneur pour Jho au pays. On l’a encore revu de façon sporadique dans quelques shows de la diaspora au début des années 1980 au Brooklyn College sous la commande de Firmin Joseph, avant de disparaitre dans la pénombre. Pourtant, les amants du spectacle évoquaient toujours l’école Jho-Archer dans un domaine où il y avait un manque à gagner  du show ; avec peu de concurrents. A chaque fois qu’on s’attendait à un  « comeback » de Jho, c’était pour se rendre compte qu’il en avait assez de tout pour aller finalement se terrer dans un coin de France. Pour s’enfouir, se faire oublier et cesser d’exister…

Crédit: Ed Rainer Sainvill


lundi 4 avril 2022

Roger Colas, la voix !

 


Au sein de l'orchestre, la vision "hulriquiste" de Septentrional, a toujours barré la route au vedettariat. Fort heureusement d'ailleurs, puisque pareille expérience pourrait, à terme, se révéler nocive à l'épanouissement harmonieux du groupe. Mais, quelle que soit la discipline envisagée (sport, enseignement, politique ou autre), il y a toujours eu et il y aura toujours une figure de proue, un membre de la dite équipe qui se dégagera du lot. L'orchestre Septentrional ne fait pas exception à cette règle; loin s'en faut. Jacques François (TiJak piston) par exemple, a toujours eu un comportement de vedette. Il était un artiste qui possédait, au Cap-Haïtien de l'époque où il était musicien de Septent (1959 à 1969), une voiture et de surcroît, il vivait, vers la fin de son passage dans l'orchestre, à l'hôtel. Jacques Jean, (Tijak alto) en dépit de sa modestie, avait un charisme, qui le plaçait toujours, malgré lui peut-être, à l'avant-plan. Roger Colas, quant à lui, avait toujours un "look" qui valait le coup d'oeil, et était, sans l'ombre d'un doute, le "chanteur-vedette " de Septentrional... L'occasion est trop belle pour résister à la tentation si forte de parler, un peu, de Roger Colas, cette voix qui s'est tue un dimanche matin, le 14 septembre 1986 à 49 ans et 252 jours, laissant chez ses "fans" un arrière-goût de mélodie inachevée. Roger Colas était l'un de ces privilégiés naturels. Prédestiné, dirions-nous, il est né au Cap-Haïtien "le jour des rois", un mercredi, le 6 janvier de l'année 1937. Issu des oeuvres légitimes de Jean-Baptiste Colas et de Virginie Noël, Roger Colas prit naissance au Cap-Haïtien où il fréquenta l'École des Frères de l'Instruction Chrétienne jusqu'au Certificat d'études primaires. Ensuite, il poursuivit, toujours dans sa ville natale, son enseignement secondaire, au Lycée Philippe Guerrier d'abord, jusqu'en classe de Seconde. C'est au sein de cette institution qu'il a appris le solfège et a eu l'occasion de démontrer ses talents d'artiste lors des séances académiques et des surprises-party. Il est important de souligner qu'au Lycée Philippe Guerrier, le solfège et le dessin faisaient partie intégrante du programme académique au même titre que les cours de latin ou de grec, de sciences naturelles, de français ou de mathématique. 


Pour des raisons, mal élucidées jusqu'à ce jour, Roger Colas quitta le Lycée au milieu de l'année 1953 et va terminer la classe de seconde au collège privé "Oswald Durand du Cap-Haïtien"; l'année suivante il se rendit à la capitale pour compléter sa scolarité au Lycée Pétion. Son émigration à Port-au-Prince n'était, en fait, qu'un prétexte qui lui permit de vivre, comme l'auteur du "Petit Prince" l'avait fait avant lui, sa première passion: l'aviation. C'est ainsi qu'il abandonna la classe de rhétorique, au cours du second trimestre de l'année académique 1953/1954, pour se retrouver au camp d'aviation militaire où il passa dix-huit mois, comme enrôlé, de mars 1954 à août 1955. C'est à cette époque que Colas fit la connaissance de Port-au-Prince avec tout ce que cela comporte de "sous-entendus" pour un "petit provincial" libéré du joug parental et des contraintes sociales de son alma mater. Comme il connaissait les accords de base à la guitare et qu'il a toujours été un passionné de la langue de Cervantes, il a pu transférer, facilement, à Port-au-Prince la pratique des sérénades. Sa technique vocale en pareilles circonstances, a étonné plus d'un. Donc, Roger Colas, à 17 ans, est affecté au camp d'aviation militaire de Port-au-Prince, à temps plein; il est aussi, à ses heures, artiste-peintre, tailleur et chanteur en devenir. Ce cheminement nous conduit, ainsi, à l'été de l'année 1955 au moment où Roger Colas devint un jeune homme de dix-huit ans et demi qui a, derrière lui, une nouvelle expérience de vie et une formation académique valable. Il importe de souligner que dans le milieu des années cinquante, en Haïti, l'enseignement était, de loin, supérieur à celui dispensé, aujourd'hui, tant au niveau de la scolarisation que celui des études artisanales, techniques, supérieures ou universitaires. Profitant d'une période de relâche, dans le courant du mois d'août 1955, Roger Colas rentra au Cap-Haïtien, sa ville natale, et s'inscrivit comme "chanteur-amateur", pour participer au concours radiophonique, "Recherche des Étoiles", organisé et retransmis, en direct, à partir de la salle de projection "Eden Ciné" par la 4VCP, La Voix du Nord. Quand vint son tour, le dimanche 4 septembre, Roger s'accompagne à la guitare dans une chanson ranchéra qu'il interprète avec brio. Non seulement Colas remporta, assez facilement, le concours, mais encore, cette voix a tellement impressionné le maestro Hulric Pierre-Louis, qui venait d'amorcer "La Révolution de 55", qu'il s'enquérit de l'auteur qu'il invita, tout de go, à venir faire un essai, aux côtés de Jacob Germain et de Thomas David, au petit bal traditionnel du dimanche soir à Rumba. Roger Colas accepta, tout aussi naturellement, l'invitation et improvisa, ainsi, sa première soirée avec Septentrional le dimanche 4 septembre 1955. Dès le lendemain, lundi 5 septembre, Roger Colas accompagna l'orchestre comme chanteur stagiaire, à Bord-de-Mer de Limonade, à l'occasion de la Ste Philomène. 


Le glas avait sonné sur sa "carrière paramilitaire" dans l'aviation. Roger venait de découvrir sa vraie vocation, celle de chanteur professionnel. Ce "mariage d'amour" entre Roger Colas et l'orchestre Septentrional va durer, un premier terme de vingt ans, trois mois et quinze jours; de la nuit du dimanche 4 au lundi 5 septembre 1955 à Rumba Night-Club, jusqu'au vendredi 19 décembre 1975, date de son départ pour les États-Unis où il entreprit une carrière-solo. En 1984, il rentre définitivement en Haïti et reprend, tout naturellement, sa place de chanteur de Septentrional jusqu'au dimanche 14 septembre 1986; le destin cruel, ce jour-là nous l'a fatalement ravi, plongeant dans le deuil ses enfants, ses parents, ses proches, ses admirateurs et ses détracteurs. Son émigration aux États-Unis lui a permis de travailler et d'étudier le Nursing-Assistant à l'Université de Miami pour décrocher un diplôme décerné par le personnel administratif du Jackson Memorial Hospital au début des années quatre-vingts. Son premier retour en Haïti le 18 mai 1981 pour parfaire son dossier de résident aux États-Unis, ainsi que son retour définitif en 1984, ont été accueillis avec joie et célébrés dans le faste et l'apothéose par les musiciens et les fanatiques de Septent qui l'ont considéré, tout simplement et tout naturellement, comme le prodige enfant prodigue revenu au bercail. Roger Colas, à côté de son immense talent de chanteur, n'était pas en reste dans le domaine de la composition. De "la première connue, Pasé Cheve" qu'il a créée en 1958, jusqu'à "Oublie-moi", une œuvre posthume que Thomas David a chantée sur le disque "Jani-n" en 1990, Colas s'est toujours distingué tant pour la poésie de ses textes que par l'originalité de ses mélodies. Fè pa m (Kaporal) que le maestro Pierre-Louis a orchestré en 1964, en est une illustration. "Fè pa m", par exemple, est un texte chargé d'images fortes qui raconte l'histoire de deux adolescents surpris en flagrant délit de ... "péché de jeunesse" par un kaporal un peu trop zélé et voyeur au demeurant. Roger Colas, le parolier, a mis en évidence tout son talent d'artiste-poète pour donner la meilleure coloration possible à ce "péché mignon", tout en évitant de choquer les oreilles chastes et les âmes sensibles; exercice de style fort difficile au demeurant. Issa El Saïeh, avec "Piwouli", avait réussi bien longtemps auparavant, un chef-d'œuvre du genre. S'inspirant, par contre, de Fè pam (kaporal), neuf ans plus tard, l'orchestre Tropicana, traitant un sujet identique, "TiZo ak Jaksina", dont il a fait la chanson-vedette de son quatrième album, sorti en 1973, n'a pas donné dans la dentelle, pour avoir trop flirter avec l'obscène. Il y a eu pourtant un "public-preneur" à s'en délecter. Autres temps, autres mœurs ! Autre source d'inspiration, autre œuvre ! Heureusement que le "Fè pa m" de Roger Colas et de Septent, spirituel à souhait, revu et augmenté, à partir de 1965, est resté, pendant plus de vingt cinq ans, le chant qui revenait, annuellement, pour fêter la Noël au Cap-Haïtien. 


Merci Roger, la postérité te le revaudra. Roger Colas a aussi composé, avec l'aide de son mentor d'alors, le maestro Hulric Pierre-Louis qui les a orchestrés, plusieurs boléros, notamment "Vierge des Vierges" et "Rien que toi". L'artiste-chanteur a su ... "trouver des mots d'une grande tendresse qui ont su passer sur Claudie, légers comme un coup d'aile ". Il existe une polémique à propos de l'identité de la "Claudie" qui a inspiré ce poème à Roger. Quoi qu'il advienne, l'heureuse élue s'en était bien attribuée la dédicace. Il y a même gros à parier, qu'à plus d'une quarantaine d'années d'écart, l'attributaire pourrait encore sentir passer sur elle, légers comme un coup d'aile, ces mots d'une grande tendresse de Roger exprimant les maux d'alors qui troublaient son cœur d'artiste. Ce serait un péché par omission de ne pas partager avec nos lecteurs le plus beau poème d'amour que Roger nous ait laissé. Comme il le fera plus tard dans "Face à l'autre" c'est avec la complicité de Tonton Jil au piano acoustique qu'il exprime ses sentiments à l'égard de l'heureuse élue qu'elle trouve, à ses yeux d'artiste tout simplement, "SENSATIONNELLE". C'est, selon nous, le plus bel aveu d'amour, dans toute l'histoire de l'humanité, d'un homme à une femme. Voilà pourquoi, au-delà de la direction musicale vers laquelle «l'Actuel Septentrional» s'achemine, les supporteurs et admirateurs, toujours nostalgiques, de Roger Colas, cet artiste surdoué, ne veulent pas passer sous silence le passage de Colas au sein de la vie musicale universelle en général et au sein de Septentrional en particulier. 


Roger Colas est père de huit enfants. Le benjamin, Roger Colas junior issu des liens de son mariage avec Lucienne St.-Paulin-Colas ("sa raison de vivre" comme il avait coutume de l'appeler") professe, lui aussi, au sein de l'orchestre Septentrional le métier de chanteur depuis le début du mois de janvier de l'année 2000, comme son père l'avait fait pendant vingt-cinq ans. Du père, le fils a hérité du prénom ainsi que des composantes génétiques de la voix. C'est ce qui explique que la trame vocale du fils se rapprochait un moment de plus en plus de celle du père; du moins, le public en avait la perception. Entre l'aîné des enfants de Roger Colas, Grégorov, et le benjamin, Roger junior, se sont succédé, sans tous les nommer Maria Terésa, Luisa Maria, Jocelyne, Fito ... etc. Depuis le jour de son intégration au sein de l'équipe-septent, Roger Colas a toujours su faire palpiter le cœur de ses fans et leur prodiguer la joie de vivre. Pendant toute sa vie d'artiste, sa classe s'est confirmée. De façon originale, il a animé avec une ardeur et un talent inouïs, les heures intimes des soirées de Septent. Il a, tout simplement créé une spécialité dont Septent n'a eu, pour essayer de soutenir la concurrence que le Jazz des Jeunes en amont, avec Gérard Dupervil jusqu'en 1965, et en aval, les Ambassadeurs avec Essued Fung Cap, Pascal Albert et Marc Yves Volcy. Ces deux groupes musicaux, pourtant, n'ont jamais su égaler Septent dans la réalisation de ces heures intimes inoubliables avec Roger Colas, qui, malgré lui, ou grâce à lui peut-être, aura fait tant de bien à tant de monde. Roger Colas n'était donc pas un simple exécutant à qui le ciel avait fait don d'une belle voix, (en avait-il une ?), et qui avait la chance d'être accompagné, pendant un quart de siècle environ, par un grand orchestre. Roger était, avant tout, un artiste mais surtout un créateur dont le talent s'appréciait sous deux aspects particuliers : premier aspect : l'authenticité (l'inspiration), Quand une nouvelle chanson est proposée à Roger Colas, notamment l'interprétation d'une pièce d'une formation musicale autre que Septentrional (étrangère ou haïtienne), on dirait, en comparant la pièce originale avec la "version-Colas", que Roger, au préalable, a mastiqué, avalé puis digéré la partition originale afin d'en être bien imprégné pour mieux, après, pouvoir nous la rendre. Strangers in the night, Madame, Ste Totoche, et plus tard, Ala traka~twa bébé et l'adaptation des chansons d'Agustin Lara en sont des exemples édifiants. deuxième aspect : le travail assidu (la transpiration) Roger Colas ne se contentait pas de créer dans ses interprétations; il était aussi un compositeur bien inspiré et surtout un excellent parolier. C'est d'ailleurs pour cela, qu'à chaque fois qu'il nous offrait une de ces créations, il y avait toujours un «je ne sais quoi» qui fait que l'on reconnaissait, quelque part, la touche du génie.


 Au gré du souvenir, sans aucune prétention d'exhaustivité, énumérons quelques-unes de ses compositions (prises ici au sens large sans prendre en considération le fait que Roger en soit l'auteur, le coauteur ou l'auteur-compositeur): Pasé cheve, Fè pam(kaporal), Vierge des Vierges, Claudie, Sansasyonèl, Ne pleure pas, San médam yo, Rien que toi, Poukisa (janjan), Face à l'autre, Èrzuli, Romance à Maria, La Fanmiy, Sa ou té kwè ou té fè, Fierté, Oublie-moi, Ayibobo, et ... pour la fine bouche ... Esperame (solèy té fi n kouché ou pa bliyé) de concert avec Max Piquion. Si une belle voix est un don gratuit du ciel, devenir virtuose est le résultat d'un travail assidu, de la volonté, de la détermination et du professionnalisme. L'on ne devient pas Mozart, Beethoven ou Bach, Louis Armstrong, Charlie Parker ou Miles Davis - Duke Ellington, Count Basie ou Benny Goodman - Perez Prado, Bény More ou Tito Puente – James Brown, Michael Jackson ou Madona - Lumane Casimir, Cyriaque Achille Paris ou Anilus Cadet - Antalcidas O. Murat, Gérard Dupervil, Alfred "Frédo" Moïse, Gesner Henry, Ansy Dérose, Guy Durosier ou ... Roger Colas ... par hasard.


 L'inspiration, c'est-à-dire le talent pur, ne compte que pour 35% ; tout le reste est de la transpiration, c'est-à-dire, du travail assidu. Cette formule lapidaire illustre, pourtant, à 100%, le phénomène Roger Colas, qui pendant les trente et une dernières années de sa vie, passait le plus clair de son temps à pratiquer son instrument, c'est-à-dire, LA VOIX. Un Capois croisait Roger Colas en ville le matin, un peu avant huit heures, dans deux circonstances: soit qu'il se rendait à la gare routière de la "Barrière Bouteille" pour partir en tournée avec Septent, soit qu'il regagnait ses pénates après une troisième ou même une quatrième mi-temps d'un match opposant "Épicure" à "Bacchus". Il y a même des "mauvaises langues" pour parler de "nuit prolongée " un tout petit peu trop arrosée. Mais, dans tous les autres cas, entre huit et onze heures, Roger Colas était chez lui, plus exactement, chez sa mère Ninie, (comme les Capois appelaient, affectueusement, sa maman) à la Petite Guinée, et pratiquait le chant. Roger, vedette malgré lui, chantait n'importe quoi, du plus banal au plus sophistiqué. Colas chantait Agustin Lara, Franck Sinatra, Barbarito Diez, Roberto Ledesma, Guillermo Portabales, Abelardo Barroso, Daniel Santos, Bienvenido Granda et surtout son idole, Lucho Gatica; ou il faisait des vocalises sur des enregistrements de Ella Fritzgérald ou de Mahalia Jackson ou encore, il faisait tout simplement des ajustements sur la dernière création qu'il était en train de mettre au point avec Septentrional. 


La musique populaire de danse était sa passion. Et il est reconnu et admis que sa voix a servi de prétexte à bon nombre de liaisons le jour où, enfin, deux aspirants amoureux se retrouvent sur la piste au moment où l'artiste anime ses traditionnelles heures intimes, avec l'orchestre Septentrional, évidemment. Roger Colas ne ratait la moindre occasion d'affirmer ou de défendre son identité capoise. Il en était fier. Il alla jusqu'à dire, le samedi 4 juillet 1981, lors de la Soirée des Retrouvailles, au Cap-Haïtien, avec Septentrional, après plus de cinq ans d'absence, au Feu-Vert Night-Club: Haïti, c'est le Cap pour moi. Son appartenance à l'orchestre Septentrional ne constituait, pourtant, pas une relation exclusive. Loin s'en faut. Il suffisait pour Colas, d'être présent, n'importe où un groupe musical, allié ou en compétition avec Septent, évoluait, pour qu'il s'introduisît, s'il en avait envie et que le feeling l'invitait à le faire, dans le carré de l'orchestre et se mettre à chanter. Il a maintes fois répété ce geste; que ce soit avec le Jazz des Jeunes, avec l'orchestre Anacaona du maestro Camille Jean, avec les Sambas ou les Universels du Feu-Vert, avec les Diables Bleus du Cap, avec les Ensembles de Nemours Jean-Baptiste ou de Wébert Sicot, avec Les Frères Déjean ou, de manière mémorable, avec les Ambas-sadeurs de Port-au-Prince dans l'interprétation de Noche de Ronda, de Nostalgie et surtout de Desesperadamente et même avec l'orchestre Tropicana, pourtant compétiteur avoué de Septentrional. Nous ne saurions occulter, dans le cadre de cette approche, la caractéristique principale de Roger Colas: sa diction légendaire. Dans ce cas précis, il est le meilleur de tous les chanteurs haïtiens, quelle que soit l'époque considérée. Qu'il chante Vanité, Rupture, Claudie, Mai, Noël des copains ou Noël au Cap-Haïtien, Dis-moi, Louise-Marie, Ironie, l'Invariable, Blasphème, Rien que toi, Gisèle, C'est bon l'amour, Frédelyne ou Marie-Lourdes en français ou qu'il chante, en créole Remords, N ap réziyé-n, nou péri, Manman mwen, Tendresse, Nous deux, Èrzuli, Sa ou té kwè ou té fè, Tèt a tèt, Tifi ya, Nounou-n, Yaya, Maryana, Rozali, Toto ou Prézidan Avi, Roger Colas domine "la gent des chanteurs haïtiens", de la tête et des épaules, en ce qui a trait à la pose de la voix dans l'articulation d'un texte d'une chanson. 


La destinée de l'homme, c'est la vie qui est, par définition une maladie mortelle. Du fait même qu'il naisse, l'homme entame le processus inéluctable qui aboutit à la mort : Naître. Grandir. Vivre.... Chanter ... Vieillir et Mourir. Le docteur Philippe D. Charles opinait : «Une sombre nuit du samedi 13 au dimanche 14 septembre 1986, ce tyran qui n'épargne personne emporta Roger de manière tragique, plongeant dans la mélancolie et l'amertume, toutes générations confondues, sympa-thisants ou non, haïtiens et étrangers vivant tant en Haïti qu'à l'extérieur d'Haïti. Nous ne pourrons, malheureusement, jamais nous dresser contre ce processus qui constitue la loi naturelle selon laquelle, naître suppose mourir et que la vie engendre inéluctablement la mort, malgré la thèse consolatrice que la mort pourrait bien engendrer une nouvelle vie.» Si nous nous référons à cette démarche consolatrice du docteur D. Charles, ce que nous prenons pour le terme ne constituerait qu'un commencement. 


Mais, ce serait, franchement, trop beau pour être vrai. Et c'est d'ailleurs pour cela, qu'en ce qui nous concerne, nous ne pouvons que garder à l'esprit, mais à l'esprit seulement, que Roger est bien présent parmi nous, par ses œuvres qui demeureront, elles, toujours vivantes. Toute autre approche est téméraire, chimérique, voire inutilement frustrante. À l'aube du dimanche 14 Septembre 1986, UNE VOIX S'EST TUE, DÉFINITIVEMENT. Il n'y a qu'un Roger Colas; il n'y en a eu qu'un seul, et il n'en aura jamais plus. Il n'y a pas de substitut à Roger Colas.


 Crédit: Wilfrid "Tony" Hyppolite 

mardi 22 mars 2022

Haïti/Culture: Il était une fois, Ricot Jean-Baptiste!

 


3 septembre 1977. ''Nou pa gendwa bliye jou sila!''

Décès de Ulrick ''Ricot'' Jean-Baptiste, figure emblématique de la radio, animateur vedette à Radio Haïti et à Radio Métropole.

Un Grand de la radio!!!!

Une légende ne meurt jamais.

1969. Un beau matin, un jeune homme gravit les étroites marches menant au premier étage où se trouvait Radio Haïti.   Arrivé à l’intérieur de la station il se présenta et demanda si on l’accepterait comme stagiaire comme opérateur (metteur en ondes). La secrétaire alla voir l’opérateur-en-chef qui acquiesça et lui demanda de faire venir le postulant.  


Arrivé à l’intérieur, l’opérateur-en-chef reçu le solliciteur et lui demanda d’attendre.  Ce dernier passa une partie de son attente à lire à voix basse un texte d’une publicité libellé sur un bout de papier jeté par terre.  Sans s’en apercevoir, l’opérateur-en-chef le suivait attentivement dans la pièce d’à côté.   Finalement, on fit venir le demandeur à un studio. Arrivé à l’intérieur, on lui suggéra  de se mettre derrière le micro. A sa grande surprise, l’opérateur-en-chef, lui demanda de lire un texte tout en ajoutant qu’il serait mieux qu’il postule pour le poste de « speaker » (terme décrivant lors le métier d’animateur).  

C’était la naissance  du premier DJ de radio en Haïti.  Opérateur-en-chef: Robert ''Bobby'' Denis  Postulant: Ulrick ''Ricot'' Jean-Baptiste 

“Ulrick Jean Baptiste dit "Ricot Jean Baptiste", est né en 1946. Artiste et intellect, animateur jovial, il fit ses débuts d'animateur de radio en 1968. 

Sur les ondes de Radio Haïti, toute la ville, voire même, tout le pays était suspendu à ses lèvres, à son programme : «Tambour Battant », 10hres – 12Hres PM et 8hres – 10hres PM. Cette voix majestueuse retentissait toujours : « Tambour Battant (…) la Formidable Détente (…) À chacun son dada. Lui, il se passionne pour la danse. L’autre pour sa petite nana (…) Mais pour « Tambour Battant », on est tous d’accord, c’est ‘’Foooor Mi Daaaable !».

On le trouvera plus tard à Radio Métropole, la station rivale . En prenant quartier la rue pavée,’’ Ricot’’ prit en main l’émission qu’animait la gracieuse Marie Cécile, pour en faire le chouchou de l’heure en la rebaptisant ‘’Tam Tam 129’’.

Mort le 3 septembre 1977, un des meilleurs animateurs haïtiens de tous les temps.

Commentaires: 

Delano Morel: "Un animateur qui a marqué l’histoire de la radio diffusion en Haïti, il ne se contentait pas d’animer des émissions et de présenter les tubes, il donnait des conseils et parfois même faisait des critiques. Je me rappelle après avoir présenté la chanson du groupe, les frères Dejean titré : " Filibè mete pou grann" il avait fait une critique très acerbe du texte de cette chanson et ensuite pour les complimenter le niveau musical de ce tube. C’est l’absence de cette forme de critiques que je reproche à mes amis animateurs de radio d’aujourd’hui."


Crédit: Jean-Jean Pierre

mardi 25 janvier 2022

Que signifient Shleu Shleu, Tabou Combo ou « les Gypsies »?


Que signifient Shleu Shleu, Tabou Combo ou « les Gypsies » 

Les appellations disent beaucoup sur le passé des groupes

Dans le Compas, les noms de groupes portent le poids de l’histoire. Chaque époque vient avec ses pratiques et presque chaque « jazz » affiche une dénomination qui parfois fait référence à la zone de naissance de l’institution, les tendances de la période ou simplement, les fantaisies de son initiateur.

Des noms comme « Band », « Combo » ou encore « ensemble » figurent dans les appellations de beaucoup de groupes durant les années 1950 jusqu’à 1970. Ces termes indiquent le nombre de musiciens figurant dans ces groupes.

Un « ensemble » est un groupe de musiciens qui a l’habitude de jouer ensemble. Quant au terme « Combo », il désigne un petit ensemble musical. Ainsi, il est remarqué dans plusieurs noms de groupes musicaux étrangers, dont « El Gran Combo » (Porto-Rico), « Paris Combo » (France). Puis « Band » est la traduction anglaise de groupe musical. Ces termes, venant de la musique latine ou américaine, désignent généralement les groupes musicaux qui comportent plusieurs sections rythmiques.

La plupart de ces groupes ont traversé le temps, d’autres moins. Tabou Combo est fondé en 1968, Shoogar Combo et Shoupalou Combo en 1979.

Bossa Combo prend naissance le 15 août 1968, Ibo Combo en 1968 et Super Combo en 1970. Afro Combo, Juvo Combo, As Combo, Patchou Combo et Safari Combo, sont tous nés en 1973.

Plusieurs groupes ont été identifiés comme des « Ensembles ». Entre autres, l’on peut citer, Ensemble Ibo-Lélé fondé en 1963, Ensemble Riviera Hôtel en 1952, Ensemble El Rancho en 1957, Ensemble du rythme en 1957, Ensemble de Weber Sicot créé le 22 août 1960, Ensemble Pierre Blain (1960), Ensemble sublime d’Haïti fondé en novembre 1962, Ensemble Tropical (1969) et Ensemble Nemours Jean-Baptiste créé le 26 juillet 1955.

Les « Bands » n’étaient pas nombreux. Quelques noms trouvent reconnaissance, jusqu’à aujourd’hui. Entre autres, le Magnum Band de Dadou Pasquet fondé le 24 juin 1976, le System Band et le Colé Colé Band introduit en 1980.

Le règne des triosLes groupes ayant peu de membres ont adopté des appellations circonstanciées. La musique haïtienne a ainsi vu poindre le Trio Quisqueya avec Raymond Gaspard en 1945, le Trio Orphée avec Murat Pierre en 1946, le Trio des jeunes fondé le 1er août 1943. Ce trio était devenu Quintento des jeunes puis Septeto des jeunes avant de garder le nom de Jazz des jeunes.

D’autres petits groupes viennent aussi en tête. Il y avait le Trio sentimental en 1957, le Trio Cristal fondé le 6 septembre 1957. Il est devenu Trio Select de Coupé Cloué. Il convient de mentionner que le trio Symphonia et le quatuor Septentrional se sont fusionnés pour donner naissance à l’orchestre Septentrional le 27 juillet 1948.

Certaines formations musicales portaient le nom d’orchestre. Il y avait l’orchestre Issa El Saieh formé loin avant la création du Compas, dans les années 1940. L’orchestre casino international, l’orchestre Ernst Lamy et le grand orchestre River Side d’Haïti en 1960, puis l’orchestre Raymond Sicot (frère de Weber Sicot) en 1970.

Un groupe pour chaque zone

Au cours des années 1960, un nombre important de formations musicales a pris naissance dans le compas direct. Du même coup ils ont apporté beaucoup d’innovations dans la musique inventée par Nemours Jean Baptiste. Ces groupes avaient pour nom les « Mini Jazz ».

À cette époque, une kyrielle de quartiers ou de villes avaient leur propre groupe musical.

Cette époque a donné Les Difficiles de Pétion-ville, Les Frères Dejean de Pétion-ville, Jouvenceaux de Jacmel, Tabou Combo de Pétion-ville, les Fantaisistes de Jérémie, Les Confidents de Jacmel, Les Formidables de Saint-Marc, Les Gypsies de Pétion-Ville, La Ruche de Léogâne, Les Virtuose de Saint-Marc, Les Fantaisistes de Miragoâne, Les Lionceaux des Cayes, Jazz Norma de Léogâne, Les Diables bleus du Cap, Les Asnaches de Turgeau, Panorama des Cayes, Méridional des Cayes, Les Pachas du Canapé-Vert, Les Mazora de Bel-Air et les Légendaires de Delmas.

Cinquante nuances de Jazz
Dans la musique haïtienne, le mot jazz représente un groupe musical et non le genre musical originaire du sud des États-Unis, developpé au début du 20e siècle. Beaucoup de noms de groupes comportaient le terme.

Tout a commencé avec le Jazz des jeunes qui a connu du succès pendant plusieurs décennies sur la scène musicale haïtienne.

D’autres groupes figurent dans cette liste. Il faut citer entre autres, Aster Jazz en 1946, Jazz Sena en 1958, Baby Jazz en 1965, Silibo Jazz des jeunes au début des années 1970, Doremi Jazz et Marin jazz en 1972, Sanba Jazz en 1973 et Foula Vodou Jazz en 1977.

Mon nom, mon jazz

Certains groupes portaient le nom du musicien propriétaire. Cela s’est produit durant plusieurs décennies. Issa El Saieh démarre la tendance dans les années 1940.

Presque tous les groupes de Nemours Jean-Baptiste ont porté son nom. Il en est de même pour Webert Sicot.

Le 13 juillet 1963, le Compas a vu poindre Les frères Dejean avec André et Fred Dejan. À la même époque il y avait Les frères Laurenceau, un groupe sans une grande histoire. Dans les années 1970, Raymond Sicot a suivi les traces de son frère. Son orchestre a porté son nom.

En 1980 les mélomanes ont découvert GM Connection : G pour Gérard (Daniel), Maestro du DJET-X et M pour Mayala pour (Mario Joseph), guitariste du Skah Shah.

Des histoires mystérieuses

D’autres groupes avaient des noms dont la signification reste floue pour le grand public. En tête de liste viennent « Shleu Shleu », « Skah-Shah », « Shoogar », « Bossa », « Gypsies » et « Gemini ».

Plusieurs anciens musiciens de la plupart de ces groupes ont été contactés. La plupart d’entre eux ne pouvaient fournir aucune information sur les noms de leurs anciens groupes.

D’autres sont bien plus informés. Selon Jean Jean-Pierre, ancien percussionniste du groupe « Bossa Combo », le nom Combo vient de l’anglais et signifie combinaison ou petit orchestre. Le terme « Bossa » est puisé dans « Bossa Nova » (rythme et genre brésiliens).

Quant à « Gemini », c’est la traduction anglaise de « gémeaux ». Il s’agit du signe astrologique de Ti Manno, fondateur de ce groupe. « Shoogar » garde la prononciation de « sucre » en anglais (Sugar). Les musiciens ont tout simplement changé l’orthographe.

« Gypsies » fut un nom anglais donné aux Tsiganes venant de l’Inde qui menait une vie de nomade en Angleterre. On les appelle aussi les « ROM », pour désigner les peuples nomades d’Europe. Le Compas a connu non seulement les « Gypsies » de Pétion-ville, mais aussi les « Gypsies » de Queens. Ce dernier groupe n’a pas fait de long feu.

De « Shleu Shleu » à « Skah-Shah »

Dada Jacaman fut propriétaire et manager du groupe « Shleu Shleu » créé en 1965. Selon ses dires, la dénomination du groupe a beaucoup à voir avec ses parties de dominos. Il répétait toujours « Shleu » quand il gagnait la partie face à ses adversaires. À la création du groupe, lui et ses confrères ont utilisé le mot qu’il a inventé, deux fois.

Le groupe Skah-Shah est composé d’anciens musiciens de « Shleu Shleu » à sa naissance en 1974. Entre temps « Shleu-Shleu » a poursuivi son petit bonhomme de chemin en Haïti et à New York. Les musiciens qui ont laissé les Shleu-Shleu voulaient avoir les deux « S » dans le nom de leur groupe surtout en faisant référence à l’expression haïtienne « Mache SS ».

Selon Réginald Delva, le mot Skah-Shah vient de « Kesh » en Persan (Iran) qui signifie chevelure et « Shah » demeure un titre honorifique dans les cultures orientales. Autrefois, Shah était considéré comme le roi de l’Iran. Arsène Appollon, Loubert Chancy et Jean Éli Telfort (Cubano) ont forgé le nom Skah-Shah afin d’avoir ainsi un mot à l’image du « Shleu ». »

C’est sinueux, certes. Mais pas hasardeux. Car chaque nom de groupe porte le poids de l’histoire.

Crédit: NAZAIRE JOINVILLE

dimanche 23 janvier 2022

Alcibiade est passé de vie à trépas.


Nicolas Pierre Rollin aka Alcibiade, l'un des plus grands comédiens haïtiens de tous les temps, est passé (passed away!) de vie à trépas, ce vendredi 21 janvier 2022, à l'âge de 83 ans.
   
Les causes du décès de Nicolas Pierre Rolin n’ont pas été communiquées. Parallèlement, des sources proches de la famille de l’artiste évoque un état de santé diminué ces derniers jours en raison de la maladie.
La dernière figure de la comédie, Alci


biade, décédé le vendredi 21 janvier, à 83 ans, est resté une référence pour la qualité et la profondeur de ses textes. Ses œuvres, diffusées chaque dimanche sur les ondes de Radio Caraïbes, dépeignent la réalité sociale en mettant en valeur des tares et des mœurs de la société.

Derrière ses contributions, on décèle un personnage aux multiples visages dont celui d’un père de famille intransigeant, un gardien de cour prêt à satisfaire ses patrons en jouant aux espions. 
Alcibiade, unique en son genre, s’est fait distinguer par son timbre vocal et sa capacité à alterner les rôles et les personnages. Ses pièces instructives à succès font toujours véhiculer un message et une leçon de vie.

Condoléances à sa famille et ses fans.

 Paix à son âme !

Crédit: Hervé Noël avec Radio Nostalji-Ayiti 

jeudi 6 janvier 2022

Toto Laraque, un personnage marquant de la musique haïtienne.

 


Né le 15 septembre 1953 à l’hôpital du Canapé-Vert, Philippe Laraque alias Toto se passe de présentation en Haïti comme à l’étranger. Durant sa carrière, il a porté plusieurs chapeaux : humoriste, musicien, publiciste, producteur et surtout mécène. Il a lancé tant de jeunes talents haïtiens qui n’auraient peut-être pas pu marquer leur époque s’ils n’avaient pas croisé Toto sur leur chemin. L'artiste a mis sa touche sur de nombreux tubes de la musique haïtienne qui ont traversé le temps. Sa vie et la musique se sont entrelacées pour devenir inséparables.

Élevé dans une famille de musiciens, il commençait à jouer dès l’âge de 9 ans aux côtés de ses frères. Claude, Jacques Paul Eugène, Pierrot Paul Eugène et Jean-Jean Laraque avaient fondé en 1962 le premier mini-jazz haïtien qui jouait dans les bals de salon. C’était Les « Shelberts » du Canapé-Vert. Son grand-père Alain Laraque jouait du piano dans la ville de Jérémie et y était très connu pour ses chansons à double sens, comme celles de Toto par la suite. Son père Carl Laraque, lui, était propriétaire d’un night-club au Bicentenaire qui s’appelait « Rendez-vous des Hirondelles » où se produisaient Nemours Jean-Baptiste et Webert Sicot.

Laraque père était aussi musicien et propriétaire d’un autre night-club dénommé « MonteCarls » à Carrefour. Il était surtout un grand mélomane qui a appuyé, chez lui, la création de plusieurs groupes musicaux et encourageait ses enfants à jouer de la musique. La tradition ne s’arrêtera pas en si bon chemin, puisque Pascal Laraque, le fils de Toto, est actuellement un excellent pianiste, compositeur et arrangeur.

Toto a joué pour la première fois sur scène à l’âge de 11 ans. Il se souvient avoir empoché la somme de 15 piastres ou encore de trois dollars à l’époque. Il est à la fois un connaisseur et un témoin privilégié de l’évolution de la musique haïtienne ainsi que des opportunités financières inhérentes. L’une de ces récentes prestations lui a rapporté 3 000 dollars canadiens, près de 1 000 fois la rémunération de sa toute première prestation, a-t-il plaisanté dans une entrevue avec le fameux guitariste et présentateur Ralph Condé qui le considère comme une légende vivante.

L’une des prestations ayant marqué l’adolescence de Toto est celle qu’il a donnée à Coconut Villa à 17 ans, en l’honneur du « roi Pelé » venu jouer en Haïti en 1971 avec le club brésilien de football Santos FC. Le footballeur Pelé, qui joue lui aussi de la guitare, avait vite remarqué les talents du jeune Philippe Laraque. Vrai amoureux de la guitare, le jeune Toto a été influencé par Pierrot Paul-Eugène, le guitariste des Shelberts du Canapé-Vert, Michel Corvington, Michel Laraque et Robert Martino, mais aussi des icônes étrangères comme George Benson et Carlos Santana. Il possède chez lui 34 guitares, parmi les meilleures du monde, se vante-t-il, comme dans un musée.

Toto avait pourtant débuté sa carrière professionnelle comme bassiste dans les Gypsies de Pétion-Ville. Au départ de son frère Michel Laraque pour les États-Unis, celui-ci a oublié sa guitare à la maison. Toto allait l’utiliser pour pratiquer et finalement devenir quelques années plus tard un excellent guitariste. Ses premiers professeurs étaient évidemment ses grands frères Michel et Pierrot Paul-Eugene.

Toto est très fier d’avoir lancé plus d’une soixantaine de jeunes talents qui sont devenus pour la plupart des figures emblématiques de la musique haïtienne dont Émeline Michel, Michel Martelly et Fabrice Rouzier. Il a enregistré les premières chansons de nombreux groupes musicaux de la génération des années 1980 tels que Diakout Mizik, Sweet Micky et Boukman Eksperyans. Cinq gagnants sur dix du concours American Airlines enregistraient leurs morceaux au Studio de Toto Laraque à Delmas 31, à la rue Jacques 1er. Fabrice Rouzier et Clément Bélizaire ainsi que d’autres musiciens très connus aujourd’hui faisaient partie des bénéficiaires. Tous les jeunes pouvaient enregistrer leur musique gratuitement au studio de Toto Laraque, s’enorgueillit-il.

Ralph Condé a lui aussi bénéficié de la grande générosité de Toto Laraque. Son plus grand tube avec son groupe Papash a profité du flair et de la grande créativité de Toto. Dans la version initiale de « Foumi lan janm » qui était enregistrée au studio de Toto, explique Ralph, le lyrique était : « Ti medam, nou di n pa konn danse, …nou pral met foumi nan pye nou. » Toto a vite compris que cette formule n’allait pas marcher et a plutôt proposé « nou pral met foumi nan janm nou ». Cette musique allait connaître un succès retentissant et demeure encore très appréciée de différentes générations de mélomanes. Toto a fait plusieurs de ces excellentes contributions à un grand nombre de hits.

Membre fondateur du Caribbean Sextet

L’une des expériences musicales les plus abouties de Toto Laraque a été la création du groupe Caribbean Sextet, qui s’est formé chez lui, à l’impasse Laraque, à Lalue. Ce groupe musical, créé en 1978, avait apporté une nouvelle variante beaucoup plus jazzy au compas direct. À l’époque, il y avait comme autres membres fondateurs Réginald Policard (pianiste, compositeur et maestro), Jean-Jean Laraque (batteur), Toto Laraque et feu Yvan Kanski à la basse. Les autres musiciens ont rejoint le noyau dur après.

L’objectif des membres fondateurs était de former un groupe musical pour pouvoir animer au night-club Ding-à-Ling. Le nom Caribbean Sextet viendra un an après, nous confirme Toto. Il y officiait aussi comme guitariste, auteur et compositeur, aux côtés de Joël Widmaier, de Gaguy Dépestre et de Boulo Valcourt, de regrettée mémoire, qui ont intégré le groupe par la suite. Toto considère d’ailleurs Boulo comme l’un des plus grands compositeurs de la musique haïtienne autant qu’il était un excellent chanteur et guitariste.

Parmi les plus illustres musiciens avec qui l'artiste a collaboré, on peut citer : Guy Durosier, Webert Sicot, Joe Trouillot, Laureen Klassen, Ansy et Yole Dérose, Lionel Benjamin, Carole Demesmin, Ti Corn et Tanya Saint-Val. Il avait pris part à toutes les tournées de Luck Mervil au Canada, l’a accompagné dans beaucoup de pays et a joué sur trois de ses albums. Toto a ouvert les festivités commémorant les 50 ans du Cirque du Soleil avant Éric Lapointe, une méga star québécoise.

Toto a participé à la réalisation de plus de 300 spots publicitaires dont certaines avec le très réputé animateur Bob Lemoine. Il y en a qui datent de plus de 50 ans et qui continuent d’être tournées sur la bande FM, se réjouit-il. Quand il s’est installé à Montréal à partir de l’année 2000, l'artiste a eu l’opportunité de jouer aux grands festivals de Montréal et a performé dans les grandes salles de la métropole québécoise. Il a participé au Festival de jazz de Montréal plus d’une quinzaine de fois. Il a joué régulièrement pendant treize ans au Casino de Montréal en parcourant un répertoire de plus de 450 musiques haïtiennes et étrangères.

Toto a participé à plus d'une centaine d'albums et a produit en solo plus d’une quinzaine dont les huit éditions de « Guitarement vôtre ». La majorité de ses albums solo marchent très bien en Europe (France, Espagne et Italie). C’est cette clientèle qu’il a côtoyée régulièrement au Casino de Montréal et dans les autres festivals à travers le Canada. Une clientèle très exigeante musicalement. D’ailleurs, avoue Toto, la musique haïtienne est en baisse aujourd’hui parce que la majorité des consommateurs haïtiens n’exigent pas la qualité aux producteurs et aux musiciens. Il a toutefois reconnu qu’il existe d’excellents musiciens dans la génération actuelle.

Toto a aussi travaillé pendant plus de vingt ans sur les droits d’auteur en Haïti avec des amis comme Pierre Rigaud Chéry et Ansy Desrose, de regrettée mémoire. L’initiative, avoue-t-il, a heurté un mur quelque part, vraisemblablement chez les propriétaires de médias. Les droits d’auteur, a-t-il expliqué à l’émission de Ralph Condé, auraient pu éviter à Webert Sicot de mourir dans la précarité. Heureusement, l’inscription de Toto Laraque à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) lui permet d’avoir des revenus sur le nombre d’albums vendus et sur toute autre utilisation commerciale des musiques qu’il a composées. Parmi ses tubes les plus rentables, on retrouve : « Fanm ak ti dada », « Chat Fifi », « Jolibois », « Madougou » et « Kòk gagè » (ces deux derniers avec Boulo) pour ne citer que ceux-là.

Toto est aussi connu comme le compositeur, l’interprète et le chanteur des chansons à connotations grivoises. Il se rappelle que les musiciens ne voulaient même pas enregistrer les musiques comme « Chat Fifi », « Jobilibois » et « Madougou » sur les albums. Ils voulaient les laisser pour les animations dans les soirées dansantes. Finalement, le producteur et PDG de Mini Records, Fred Paul, a décidé que « Chat Fifi » devrait figurer sur l’album. Le succès a été retentissant. Et la décision a été prise d’ajouter une musique à double sens comme « Chat Fifi » sur chacun des prochains albums.

« Il n’a pas eu de propos grivois à proprement parler. Il y a eu plutôt eu des chansons qui pouvaient être interprétées de diverses manières », indique Toto Laraque. « Le succès de ces chansons a dépassé la frontière haïtienne », a-t-il poursuivi, tout en confirmant la popularité de « Chat Fifi » dans les Antilles. Un franc succès qui se reflète dans la somme que lui rapporte cette chanson en termes de droits d’auteur. Toto est catégorique : « C’est le public qui aime et qui sollicite les chansons polysémiques à connotations grivoises. »

En août 1998, Toto et son ami Richard Widmaier avaient lancé le spectacle La Nuit magique de la guitare qui avait réuni quatorze guitaristes et allait connaître un succès fulgurant. Mais en dehors de sa formidable carrière, les gens qui côtoient Toto Laraque gardent de lui l’image de l’ambianceur hors pair et du comédien qui irradie la joie autour de lui. Il n’a pas besoin d’instrument pour entretenir et animer un public : ses blagues et ses musiques plurivoques, son rire éclatant ainsi que sa voix puissante font de lui un personnage marquant de la musique haïtienne.

 

Crédit: Thomas Lalime