vendredi 17 février 2023

Une fière chandelle à Raymond Cajuste

L’aurore peine à saluer la rosée, dans sa folle quête de la gouverner. En l’espace d’un cillement, dans nos cœurs, dans nos pensées, dans nos souvenirs les plus intimes, l’écho fugace d’une agonie poussée des montagnes de la Géorgie a provoqué une cascade de larmes de New York à la Floride pour s’arrêter sur les flancs de Port-au-Prince à Cabaret, de la Plaine du Cul-de-Sac jusqu’aux confins du pays. Cette sourde plainte est celle d’un être vénéré qui, au bout d’un pèlerinage de 75 années, nous a faussé compagnie. C’est le dernier soupir de Raymond Cajuste, une des plus belles étoiles à avoir scintillé pendant un demi-siècle dans le firmament musical d’Haïti. 

C'est avec beaucoup de tristesse que j'ai appris la nouvelle de la mort de Raymond Cajuste. Il est vraiment difficile d'exprimer ce que ce brillant homme représentait pour la musique haïtienne. 

Au cours des « heures déraisonnables » des années 1960 – 1980, son inspiration nous avait fait vivre des moments agréables. Par son souffle envoûtant, des décennies allant de 1990 à 2010, il nous a communiqué l’idéal de nos ancêtres perdu, paraît-il, dans le rêve d’Agwèta Woyo, rêve long comme le magique fleuve Artibonite. 

Que s’est-il passé, au bout d’un certain moment, dans ce rêve que je résiste à raconter ? Voilà notre vieux tonton, à la barbe blanche et fleurie, succombé aux complications liées au diabète et à la tension artérielle. Cela s’est passé aux premières heures du 24 janvier dernier au Wellstar Paulding Hospital, à Hiram dans l’État de la Géorgie, au sud des États-Unis. Ah ! « Va où tu veux, meurs où tu dois ! » Personnellement, j’assimile cette perte à un drame. Franchement, « se dilere sa pou n-antere Raymond ». 

Raymond Cajuste a vu le jour à Port-au-Prince le 10 avril 1947. Son père, avocat et industriel, compte parmi les notables de la ville de Cabaret. Sa mère, Marguerite Alexandrine Germain, originaire de la Plaine du Cul-de-Sac, à part d’être secrétaire-dactylographe et modiste, est une talentueuse chanteuse que les préjugés de l’époque avaient tenu loin de nos salles de spectacle. 

Tout bébé, à la rue Monseigneur Guilloux, l’ouïe de Raymond se baigne dans le chant. Tous les jours, sa mère inonde la maison d’airs de chanteurs populaires français, notamment ceux de Tino Rossi, de Georges Guétary, de Lynn Renaud, d’André Claveau, de Jacqueline François, etc. Dans ses cahiers de chants, de très tôt, l’enfant découvre la magie de la poésie. D’ailleurs, il héritera de celle-ci le goût du bel esprit. « L’heureuse influence de ma mère m’a enveloppé dès mon enfance. C’est elle que j’avais toujours cherché à suivre et à imiter. Elle a été mon premier modèle », m’a-t-il souvent raconté. 

À part du Bas-peu-de-Chose (la rue Monseigneur Guilloux et l’Avenue Muller), Cabaret et ses envirions, en particulier Casale, seront les témoins privilégiés de son enfance et de son adolescence. À cette heureuse influence maternelle, se greffera celle de nos véritables artistes : les artistes anonymes de nos masses rurales, « les vrais détenteurs de la culture nationale » pour reprendre la pensée de l’ancien président Leslie François Manigat. 


En effet, le « pays en dehors » deviendra la principale source d’inspiration de Raymond Cajuste, comme c’était le cas pour le compositeur hongrois Antonin Dvořák et le compositeur gonaïvien Antalcidas Oréus Murat.

Le son des tambours des longues et douces nuits cabarétines d'autrefois venant de bandes de rara, de « bann madigra » ou de « bann maskawon » telles que « La Méprise », « Arc-en-ciel », « Kalfou », « Bolo », « Grand Gosier » et d’autres le marquera à jamais. Ses nombreuses escapades dans les « konbit » organisés dans les profondeurs de Casale, de Ganthier et d’autres contrées de la Plaine-du-Cul-de-Sac lui permettront de mieux humer les soupirs, les déceptions, mais aussi les joies de nos paysans, ceux qui, pour parler comme Jean Price Mars, « chantent et qui souffrent, qui peinent et qui rient, qui rient, qui dansent et se résignent ». En un mot : l’Haïtien !

C'est dans ce merveilleux maelström artistique, dans ce délicieux « bouillon de culture » que sera formée l'âme de Raymond Cajuste. Sa voix mélodieuse frappera plus tard les tympans et caressera l'esprit du mélomane le plus exigeant. Des morceaux tels que « Racines », « Nan Ginen », « Pèlerinage » et tant d’autres sont des preuves éloquentes de la culture d’un jeune homme rebelle qui refuse de se divorcer d’avec son âme résolument haïtienne. Puisque « joumou pa donnen kalbas », sans surprise, il deviendra un des ardents défenseurs de la paysannerie haïtienne et de nos traditions ancestrales. Jacques Stéphen Alexis, à n’en pas douter, aurait vu en lui « un enfant de l’avenir », encore mieux un « arbre musicien ». 

Il coule alors de sens que le premier orchestre à avoir attiré l’attention du jeune Raymond ait été le Jazz des Jeunes. Il le découvrira au Théâtre de Verdure vers ses 11 ou 12 ans. Musicien éduqué, il admettra toujours : « Quand on parle de musique haïtienne, on doit se rendre directement à notre folklore. En ce sens, sans conteste, le Jazz des Jeunes est l’orchestre phare de la musique haïtienne. » Si de cet ensemble mythique, il admirait la voix de Gérard Dupervil et les orchestrations d’Antalcidas Murat, ses deux idoles ont toujours été le percussionniste Daniel Mayala et le tambourineur Jean Rémy. 

Le plus naturellement du monde, dans la fraîche adolescence, il s’initiera au tambour, suivant le modèle de Jean Rémy, de Labbé, le célèbre tambourineur de la bande Orthophonic G.B (Otofonik) et d’un tambourineur de Cabaret dont il a malheureusement oublié le nom. Affranchi des clichés, à Casale, où il rend souvent visite à sa grand-mère paternelle, d’origine polonaise, il enrichit sa palette en s’alignant avec des groupes de paysans. Sans aucun complexe, il anime avec eux des « bal fandang », des « bal anba tonèl » où la danse polka, trempée dans notre tafia, enivrait les fêtards. À l’époque, il faisait la 8è au Nouveau Collège Bird, à Port-au-Prince. À lui seul, cet acte mérite un éditorial. C’est le propre d’un jeune homme libéré. Comprenne qui pourra !

À part cette institution de la rue de l’Enterrement, Raymond a fait une partie de ses études primaires au lycée Alexandre Pétion et une année à une école nationale à Cabaret (alors Duvalierville). Il a effectué sa scolarité secondaire au Centre d’Études Mario Caze, situé à la même rue de l’Enterrement (ou rue de la Révolution). Là, au cours de ses Humanités, il découvre nos poètes dont il s’en affolera. Roussan Camille et Émile Roumer resteront ses bardes de prédilection. Un peu plus tard, il découvrira Serge Morisseau et le docteur Carlo Désinor dont il deviendra le bon ami. Sachant que chez nous, la musique n’a pas toujours nourri son homme, il étudiera, comme soupape de sécurité, la comptabilité et l’agronomie tropicale.


C’est en 1966, à l’Avenue Magloire Ambroise, que Raymond Cajuste, au tambour, jouera pour la première fois dans un ensemble musical de danse urbaine. Baptisé Les Jeunes Loups, en firent partie : Frantz Raphaël (chanteur), Lesly Lubin (chanteur), René Pignac (guitare), etc. C’est alors, membre de ce septette, que Mme Lisa Armand Raphaël (1915 – 2021), la mère de son ami Frantz Raphaël, lui a suggéré d’évoluer comme chanteur à cause de sa magnifique voix. Il chantera pour la première fois devant un grand public au jardin d’enfants « Joyeux Départ », situé en face des « Meubles Charrier » à l’avenue Magloire Ambroise.

Peu après ce joyeux départ, on se délectera de sa voix à l’Avenue Fouchard au sein du groupe Les Aventuriers. Il brûle les planches des salons du Bas-peu-de-Chose avec Sergo Méry (chanteur), Ernst « Nènè » Volcy (accordéon), Gérald Astrée (guitare), Max Astrée (tambour), etc. C’est ce groupement qui, en 1968, se transformera en Shupa Shupa. Il signe, parmi d’autres succès, « Michaëlla » et « Yanick », que Gracien Désir popularisera par la suite.

Novembre 1968 sera la date charnière dans la carrière musicale de Raymond Cajuste. Encouragé par des amis de son quartier – Waney, Carrefour -, il intègre le Bossa Combo, formé cinq ou six mois auparavant. Rapidement, il se taille une excellente réputation auprès du public, travaillant en parfaite harmonie avec ses potes, en particulier avec Adrien Jeanite et Rodrigue Toussaint, « deux talents hors du commun », dira-t-il d’eux. Il offre « Vive les vacances », « Haïti que j’aime » et d’autres pièces qui allaient faire le délice des innombrables admirateurs de cette formation carrefouroise. 

Malheureusement, ce passage au sein du Bossa Combo ne sera pas un fleuve tranquille. Au cours de l’année 1973, la mort dans l’âme, il s’en sépare. Invité par son frère de baptême Jean Robert « Porky » Hérissé, il adhère aux Difficiles de Pétionville, chantant à côté d’Henri Célestin. Il a participé à l’enregistrement du disque « Jambé barriè » qui fit un véritable tabac. 

En février 1974, il se sépare de cet ensemble pour se joindre aux Gypsies de Pétionville. Il y rencontre Claude Marcelin (guitare), Toto Laraque (guitare), Jules Pagé (saxophone) et d’autres musiciens avec lesquels il évoluera pendant moins de neuf mois.

Vers la fin de la même année 1974, Raymond intègrera Les Alouchès, fondé par les frères Hervé et Gérald Bros. Il y retrouva un ami des beaux jours, Frantz Raphaël (chanteur), Jean-Jean Louis (Bass), Claudy Fremont (accordéon), Tuco Bouzi (batterie), Yves Fénélus (guitare solo et guitare accompagnement), etc. Après un peu plus de 18 mois dans le groupe de Fontamara, il jouera dans le Big One avec Denis Emile (guitare), Evens « Pim » Ignace (Guitare), Jean-Jean Louis (basse), Sergo Gourgue (tam tam) et d’autres amis. Cette aventure avait duré moins d’une année. 

Nous sommes maintenant en 1977. L’étoile regagnera son firmament préféré : Raymond Cajuste retourne au Bossa Combo. Ce sera incontestablement l’« âge d’or » tant de cette formation que de notre chanteur. L’activité créatrice de ce dernier est devenue plus fertile et plus mordante. Désormais, il est un personnage. Année après année, il composera des tubes qui allaient asseoir sa renommée : « Accolade », 1978 ; « Racines » (1979), « Musicalité » (1980), « Acte de naissance » (1981), « Mission impossible » (1982), « Johanne » (1984), etc.

En général, les dons sont incomparables et les générations, en vertu d'apports étrangers et de la réalité socio-politique, laissent transpirer de manière différente leur substantifique moelle. Selon moi - et qu'on me pardonne mon franc parler -, certains musiciens de La Belle Époque » (1946 – 1956) furent des dieux. Antalcidas Oréus Murat, Guy Durosier, Gérard Dupervil, Michel Desgrottes, Ernest « Nono » Lamy, Raoul Guillaume, les frères Guignard, Murat Pierre, Hulric Pierre-Louis, Destinoble Barrateau, Alfred Moïse et d’autres sont des sommités qu’on aurait dû panthéoniser. 

Cela dit, ont été repérés des musiciens, des chanteurs et des instrumentistes d'élite dans la génération d’après. Je ne tarirai jamais d'éloges sur les Dadou Pasquet, Adrien Jeanite, André Déjean, Boulo Valcourt, Welmyr Jean-Pierre et une poignée d’autres. Cependant, de tous, celui qui, tant comme compositeur que chanteur, a chaviré mon cœur dans les profondeurs les plus intimes de la joie et du bonheur s'appelle Raymond Cajuste. En toute objectivité, je pense que, dans les deux rôles, il a sa place, et une place de choix, dans n'importe quelle formation haïtienne, toutes générations confondues.

Comme compositeur, il fait partie des mieux doués de sa génération. Il nous a présenté des morceaux comme un plat fumant qui flattera le palais de tout mélomane, quel que soit son statut social, de l’humble cireur de bottes en passant par le simple hoqueton de bureau jusqu’au président de la République. En juin 1979, en classe de Rhéto, au Nouveau Collège Bird, Jean N. Narcisse, notre professeur de littérature française, au cours d’un exposé, avait réservé quelques minutes pour louer le talent des principaux compositeurs du Bossa Combo, en particulier Claude Desgrottes, Jean-Claude Dorsainvil et Raymond Cajuste. M. Narcisse, homme éminemment cultivé, avait surtout apprécié les morceaux « Courage », « Vanité » et « Pèlerinage ». 


À bien glaner dans ses œuvres, on découvrira chez Cajuste une tendance à honorer notre folklore et notre Alma mater. Des morceaux comme « Pèlerinage » et « Racines » ont effectivement révélé en lui un véritable disciple d’Antalcidas Murat. Quant au premier, c’est un charme, un rêve qui place le dévot catholique au pied du « Calvaire Miracle ». Pour ce qui est de la qualité tant du texte que de la mélodie, « Racines », à bien des égards, est un des joyaux de la musique haïtienne. Même son « Nan Ginen », bien que malheureusement désacralisé par le genre compas direct, prouve son attachement aux valeurs ancestrales.

Que dire du chanteur ? Doté d’une grande souplesse vocale qui le met très à l’aise dans sa peau, il rend ses morceaux avec goût, avec âme et avec profondeur. Par exemple, dans « Racines », il nous mène tout droit dans la cale d’un navire négrier. D’une diction parfaite, il nous a épargné du « zuzu » un peu gênant qui enlève à n’importe quel chanteur son originalité et sa personnalité.

Le Bossa Combo a connu d’excellents musiciens. Adrien Jeanite n’a rien à envier à aucun maestro d’un ensemble de danse du pays de n’importe quelle époque. (En passant, je déplore le fait que depuis un certain temps, la rue affuble n’importe artiste moyen du titre combien prestigieux de maestro.) Rodrigue Toussaint fut une légende, Jean-Claude Dorsainvil un charme. Cependant, à mon humble sens, l’âme du Bossa Combo était Raymond Cajuste. L’ingénieur Fritz Joassin trouvera les mots qu’il faut: « Raymond Cajuste, en dehors du maestro Adrien Jeanite, était l’étoile du Bossa Combo. Au début de la décennie 1970, en compagnie de Guy Durosier, j’avais le privilège de travailler avec cette formation en studio. Là, j’ai découvert les talents de Raymond Cajuste en tant que chanteur. C’est un artiste hors du commun. » 

La touche de Raymond Cajuste est féérique. À part les seize albums qu’il a enregistrés avec le Bossa Combo, il nous en a laissé quatre superbes de son cru. Chacun d’eux représente le reflet fidèle de son âme. Dans Siempre en domingo (1979), il chante « Nan Ginen » qui traduit sa fidélité à l’Afrique. Éclectique, en juin 2001, il publiera un disque de chansons évangéliques, produit par son jeune frère Lesly Pierre. Deux ans plus tard, il fera paraître Exodus qui dévoilera la permanence de sa sensibilité maladive. Son dernier, Mémoire, paru en 2015, montrera l’éclat de son timbre nuancé, bien qu’affaibli par la maladie. Comme le bon vin, sa voix s’est bonifiée en dépit de l’usure du temps.

Raymond Cajuste a offert ses talents à ses camarades dans certains de leurs projets musicaux. Parmi eux, signalons les albums « Tonton Relax » (1981) et « Joui la vie ou » (1982) de Tuco Bouzi. Au cours de cette même période, sa suave voix de petit enfant de chœur a conféré à la « Première communion » de Mario de Volcy toute son élégance et toute son essence spirituelle.

En septembre 1970, à la Basilique Notre-Dame à Port-au-Prince, Raymond épousé son amour de toujours: Bernadette Laguerre. Cette dernière lui a laissé quatre merveilleux enfants : Clark, Fabiola, Syncia et Joanne. Pour cette dernière, il avait ciselé en 1984 un petit bijou du même prénom. Clark est pratiquement son héritier musical. Raymond les a chéris comme la prunelle de ses yeux. 

Circa 2015. La santé de l’artiste commence à susciter de vives inquiétudes. Malgré tout, cela n’avait pas mis un terme à son élan artistique. Au début de l’année 2016, il retourne au pays pour rejoindre le Bossa Combo qui reprenait ses activités après un très long hiatus. Il sera applaudi un peu partout : au « Bar de l’Ère » (rue Capois), à « Lakou Lakay » (Delmas 29), à Petit-Goâve, au Tropicana Night-Club, à l’occasion des 53 ans de « La Fusée d’Or », etc. Un an plus tard, ses médecins le recommandent de regagner immédiatement les États-Unis, puisque son état de santé empirait chaque jour un peu plus. Le 2 février 2017, il est amputé de la jambe gauche.

« Ne sous-estimez jamais le cœur d’un champion » avait lancé, le 1er juin 1995, Rudy Tomjanovich, l’entraineur des « Rockets » de Houston après la victoire de son équipe en finale.  Doté d’une grande force morale, cette condition n’avait pas éloigné notre champion de la scène. En juillet 2017, le public d’Haïti l’avait applaudi un peu partout, dont au Feu Vert Night-Club, à l’occasion des 69 ans de l’Orchestre Septentrional. En avril 2018, il foulera un tréteau pour la dernière fois de sa vie. C’était à Gantier. Peu après, il prendra  l’avion pour les Etats-Unis. 

En 52 années d’émulation musicale, soit de 1966 à 2018, Raymond Cajuste a touché toutes les couches de la population. « Pit kou mawo, zannana kou pengwen » avait apprécié son œuvre. Un jeune médecin adventiste, ténor à ses heures perdues, qui a grandi dans une stricte ambiance religieuse, s’est senti bouleversé par la perte d’un « si grand artiste ». Joint lundi dernier au téléphone, le contrebassiste gonaïvien Arold Edouard Mathieu m’a confié : « Raymond Cajuste a exercé une très grande influence sur moi. Partager la scène avec lui pendant près de 40 années a été le plus grand honneur de ma vie. C’était un monument, un mapou… »

Claude Aurélien, l’un de nos plus célèbres chanteurs évangéliques, a salué en l’auteur de Deuxième indépendance « un très grand compositeur, un grand chanteur de grande classe, qui a largement contribué à l’essor de notre musique ». Pour le trompettiste rivanordais Jean-Louis Lubin, ancien maestro de l’Orchestre Tropicana d’Haïti, « Raymond Cajuste était un de nos meilleurs artistes et un compositeur de belle souche. C’est un géant qui nous a laissés. » 

Le docteur et professeur Marcelo Mitchelson, ancien co-animateur d’émissions musicales à Port-au-Prince, a ainsi résumé la carrière du grand disparu : « À mon humble avis, Raymond Cajuste était l’une des plus belles voix des mini-jazz de chez nous. Elle se reconnaissait entre mille. 

Raymond représentait, à un certain moment, le visage du Bossa Combo par la joie de vivre qu’il transmettait aux autres musiciens et au grand public. Sa disparition constitue une vraie perte pour la musique de chez nous. » 

En effet, quelle perte immense ! À part ses quatre enfants, Raymond a laissé pour le pleurer également ses petits-enfants, ses frères et sœurs - Jacqueline Cajuste Augustave, Félix Cajuste, Mirlène Jean, Yola P. Lebrun, Marlene Pierre, Lesly Pierre -, ses nombreux neveux et nièces et anciens complices musicaux, en particulier ceux du Bossa Combo. Que chacun d’eux, par ce simple texte, accepte mes plus sympathiques condoléances. 

Ainsi va la vie. « Sou latè beni, tout n’est que vanité / Nou pa vinn pou n rete / Se pase nap pase… Pa bliye nou se pasaje…» avait si bien chanté notre icône dans son exquise pièce « Vanité ». Certainement, nul et rien ne sont éternels ! Ce qui est sûr c’est que le nom de Raymond Cajuste, à cause du génie de celui-ci, restera gravé dans l’éternité de la musique haïtienne. Comme disait le poète : « Tout passe en cette vie hormis le souvenir. » À mon humble avis, notre nation lui doit une fière chandelle. 


Crédit: Louis Carl Saint Jean

samedi 7 janvier 2023

L' immortel Ansy Dérose !

Ansy Dérose, né le 3 juin 1934 à Port-au-Prince, en Haïti, est un chanteur haïtien du xxe siècle, décédé dans la capitale haïtienne le 17 janvier 1998, à l'âge de 63 ans.

Né à Port-au-Prince le 3 juin 1934, Ansy Dérose commença très tôt sa carrière de chanteur sous la conduite de Mme Elisabeth Mahy, Professeur de technique vocale, de nationalité française. Pendant toute une décennie, il ne chanta que les mélodies de Frantz Schubert, de Schumann et de Beethoven. Il excella dans les airs de Lalo, de Jules Massenet et de Gabriel Fauré. Ayant obtenu une bourse qui lui permit de continuer ses études techniques en Allemagne (où il se rendit le 23 novembre 1963), il ne négligea pas pour autant son talent et son art. C'est pourquoi il s'inscrivit au « Musick Hoch Shule » où ses professeurs lui reconnurent un grand talent d'interprète. Par la suite, transféré à Sarrebruck, il participa à un concours d'amateurs programmé par la Radio télévision de cette ville, concours dont il sortit premier lauréat. C'est ainsi qu'il commença à faire connaître dans le pays de Goethe et Beethoven les chansons traditionnelles haïtiennes ainsi que celles, d'une facture remarquable, qu'il composait déjà lui-même. À son retour d'Allemagne en 1964, invité par des parents pour un séjour à Chicago, il y resta dix-huit mois et s'inscrivit au « American Conservatory of Chicago » sous la direction du Grand Maître G. Moore dont il gagna l'estime et l'admiration. Sa grande entrée sur la scène internationale fut au « Premier Festival mondial de la chanson » qui se tint à Mexico en novembre 1970, avec certains des plus grands noms de la musique européenne et sud-américaine, et des chefs d'orchestre et arrangeurs comme Paul Mauriat, Franck Pourcel, Pochio Perez. Sur les soixante-dix pays représentés, sa chanson Maria, l'une de ses toutes premières compositions, arrangée par Pochio Perez, gagna le troisième trophée. Ceci lui valut une colonne dans la première page du journal officiel Olimpo de Mexico où l'on pouvait lire ceci : « …Avec Ansy Dérose d'Haïti se rompt la chaîne des triomphateurs européens ». Malgré les nombreuses offres qui lui ont été faites par des firmes européennes, Ansy Dérose, après cette expérience, comprit l'urgente nécessité de poursuivre ses études musicales. En dépit de l'absence de Conservatoire, il décida de retourner au pays natal. Doué d'une incroyable capacité à se former et à se parfaire, notre autodidacte choisit de s'adonner corps et âme à la tâche avec un acharnement implacable et s'enferma pendant trois mois, travaillant jour et nuit, déterminé à corriger ses insuffisances. Après treize ans d'enseignement à l'Ecole professionnelle J.B. Damier, il en devint le directeur. Après le départ des experts, le niveau de l'enseignement baissa considérablement et notre nouveau directeur dut se mettre en quatre pour le relever: il s'employa à faire recruter des professeurs qualifiés et surtout à trouver les fonds indispensables (qui ont toujours cruellement manqué) au bon fonctionnement de l'établissement. Il suivit aussi pendant trois ans des cours d'Architecture et de décoration intérieure. En 1972, son premier disque Ansy, sa Musique et sa Poésie fit les délices des mélomanes. Son second album Quo Vadis Terra (1974) connut un succès inépuisable. Ses chansons, symboles d'espoir, d'amour et de fraternité, ont fait de lui le chanteur le plus adulé du pays.

Entretemps, Ansy découvrit en sa femme, Yole Ledan Dérose (1976), une parolière d'une grande sensibilité et une voix extrêmement harmonieuse qui, jointe à la sienne, était destinée à produire un effet des plus heureux. Un spectacle fut donné au Rex Théâtre pour partager avec le public haïtien le deuxième prix du Festival international de la Chanson et de la Voix. C'est à cette occasion que le public découvrit Yole. Ce fut le coup de foudre et, désormais, le public ne se passa plus de ce couple mythique. Yole et Ansy, c'est la réplique de deux voix sœurs, le symbole unique en Haïti d'un couple qui a réussi sur la scène artistique comme dans la vie privée. La popularité déjà solide d'Ansy a certainement été renforcée par la voix douce et vive de sa compagne dont on est unanime à vanter l'éclatante beauté. Porteurs de rêves et de tendresse, leurs noms sont toujours évoqués avec fascination et jouissent d'un renom sans égal. Leur spectacle en « Hommage à la Jeunesse », au Stade Sylvio-Cator, le 11 mai 1985, devant plus de vingt cinq mille spectateurs, auquel participèrent neuf jeunes talents des neuf départements géographiques du pays en est une preuve éloquente

Sa femme, Yole Dérose, a chanté à ses côtés pendant plus de vingt ans.


Discographie

1972

Ansy, sa Musique et sa Poésie


LP – Face A

1. M'anvi al lakay mwen (Je veux rentrer chez moi) A. Dérose 03:54

2. Ginou A. Dérose 03:25

3. Ne pars pas A. Dérose 03:14

4. Kouray A. Dérose 03:25

5. Inquiétude A. Dérose 03:22


LP – Face B

6. Régina A. Dérose 02:54

7. Chacun pour soi A. Dérose 03:43

8. Frè Dò A. Dérose 02:42

9. Laura A. Dérose 04:33

10. L’Attente A. Dérose 02:48


Premier album solo d’Ansy Dérose.

1974

Quo Vadis Terra


LP – Face A

1. Quo Vadis Terra 04:32

2. Bonne fête Manman 02:53

3. Chérie, pa fè'm sa (Chérie, ne me fais pas ça) 03:43

4. Israël 06:30


LP – Face B

No Titre Auteur Durée

5. À ma Sœur 04:37

6. Naïdée 05:28

7. Ti Kafé A. Dérose 05:17

8. Sé ou (C'est toi) A. Dérose 04:29


1979

Merci


LP 

1. Roses Noires

2. Merci

3. Malsite

4. Thérèse

5. Message

6. Mon Crime

7. Mon Existence

8. Testament


Album Marc Records LP-294, par Ansy Dérose ;

primé au Cinquième Festival de la Chanson et de la Voix à Porto-Rico, en octobre 1979.

1991

Merci


LP – Face A


1. Merci A. Dérose 05:11

2. She H. Kretzmer/C. Aznavour 03:42

3. Yellow Bird Norman Luboff (en)/Walton 04:10

4. If You Love Me G. Parson/M. Monnot 04:01

5. Caminito S. Filiberto/C. Penaluza 04:12


LP – Face B

6. Let Everyone Live A. Dérose 03:58

7. Let It Be Me M. Curtis, P. Delanoë, G. Bécaud 03:44

8. Women of the World A. Dérose 04:00

9. Danny Boy (en) F. Weatherly (en) 04:25

10. Memories A. Wébert, T. Nunn, C. Koppelman 04:44


Albums en collaboration avec Yole Dérose

Année Titre de l'Album

1983

Anakaona, Reine d’Haïti

LP

1. Anakaona

2. Pran konsyans

3. Ma Chanson

4. Main dans la main

5. Mwen renmé'w

6. Si Bon Dyé

7. Prélude


Album Marc Records LP-335, par Yole et Ansy Dérose.

1987

Ansy Dérose, Nou Vlé

LP

1. Nou Vlé

2. Hymne à la Jeunesse

3. Femme

4. Chanson pour Haïti

5. Fanm Péyi'm

6. Toi le Musicien

7. Brav gede


Album des Productions Artistiques AD, par Yole et Ansy Dérose.

1989

Yole Dérose : Quand mon Cœur Bat la Mesure

CD


1. Quand mon Cœur bat la Mesure

2. Kenbé'm Chéri

3. Lontan Lontan

4. Tounen

5. Lawoman n

6. Tonton Nwèl Chéri

7. Tandé lanmou

8. Sé frè nou yé


YA002CD, par Yole Dérose

1997

Haïti Mélodie d’Amour (CD, réédité en 2003)

CD

1. Haïti Mélodie d’Amour

2. Bèl pasé bèl

3. Kanaval-la fin pasé

4. Kiskéya, péyi pa'm

5. Anita

6. Il n’y a que toi

7. Enfants d’Haïti

8. Ranya

9. Toi et Moi

10. La Vie

11. Chanta zannimo

12. Tonton Nwèl Dayiti

13. Chante l’Oiseau

14. Ma Prière


Album réédité en 2003.

Albums Best off

Année Titre de l'Album

1996

Ansy Dérose, les Titres d’Or (Double CD, réédité en 2003)


CD 1

1. Quo Vadis Terra

2. Testament

3. Anakaona

4. Message

5. Femme

6. Chanson pour Haïti

7. Mon Existence

8. Nou Vlé

9. Frè Dò

10. Mon Crime

11. Bonne Fête Manman

12. Brav gede

13. Thérèse

14. Naïdée

15. Ma Chanson

16. F.D.A. w anragé


CD 2

1. Ti Café

2. Laura

3. Hymne à la Jeunesse

4. Pran konsyans

5. Chacun pour soi

6. Roses Noires

7. À ma Sœur

8. Merci

9. Fanm péyi'm

10. M'anvi al lakay mwen

11. Prélude

12. Sé ou

13. Malsite

14. Toi le Musicien

15. Kouray


Contenu: 2 CD

2008

Ansy Dérose, Immortel… (Quatre CD)


CD 1

1. Chacun pour Soi

2. Laura

3. Frè Do

4. Manvi al lakay mwen

5. Kouray

6. Régina

7. Quo Vadis Terra

8. Bòn fèt Manman

9. À ma Sœur

10. Naïdée

11. Ti kafé

12. Sé ou

13. Merci

14. Roses Noires

15. Testaman

16. Message

17. Mon Existence

18. Thérèse

19. Mon Crime


CD 2

1. Anakaona

2. Mwen renmen'w

3. Ma Chanson

4. Pran konsyans

5. Prélude

6. Si Bondyé

7. Nou vlé

8. Hymme à la Jeunesse

9. Fanm péyi'm

10. Femme

11. Brav gede

12. Toi le Musicien

13. Chanson pour Haïti

14. F.D.A. w anrajé


CD 3

1. Merci

2. She

3. If You Love Me

4. Let It Be Me

5. Danny Boy

6. Memories

7. Caminito

8. Alientame

9. Sobre las alas de la canción

10. Quand mon Cœur bat la Mesure

11. Kenbe'm chéri

12. Lontan Lontan

13. Tounen

14. Tandé lanmou («Écoute l'amour»)

15. Lawomann

16. Sé frè nou yé («Nous sommes des frères»)

17. Tonton Nwèl chéri


CD 4

1. Haïti Mélodie d'Amour

2. Bèl pasé bèl

3. Kanaval-la fin pasé

4. Kiskéya, péyi pa'm

5. Anita

6. Il n'y a que Toi

7. Enfants d'Haïti

8. Ranya

9. La Vie

10. Chanté zannimo

11. Tonton Nwèl dayiti

12. Chante l'Oiseau

13. Ma Prière

14. Tezen

15. Chanson pour Haïti


dimanche 24 juillet 2022

Haïti/Culture : Hommage au mythique groupe "Les Ambassadeurs"


- 23 Juillet 1966 - 23 juillet 2022, 56 ans déjà !

 Le maestro Ernst Ménélas, virtuose du saxophone, compositeur arrangeur, qui est passé de vie à trépas, le 5 juin 2018, donna naissance, avec ses frangins, à un groupe familial et du quartier « Cité Cadet » ou « 2ème Cité Saint Martin » : « Fontana », en 1963. Prenant goût à cette enrichissante expérience de prime jeunesse, il ne tarda pas à créer à partir de l’ossature du groupe, une autre formation musicale, beaucoup plus compétitif dans le nouveau mouvement musical haïtien, les « Mini-Jazz », dénommée : « Les Ambassadeurs »,  le 23 juillet 1966 !

 Pour les fans inconditionnels et mélomanes avertis, voici les noms des musiciens ayant répondu à l’appel pour la composition de la première génération des « Ambassadeurs » : Mirville Georges (chant) - Ernst Ménélas (saxe) - Hans Félix (guitare solo) - Claude Ménélas (bassiste) - André « Deddy » Bellegarde (claviers) - Martial Telcide (batterie) - Charles Marie Robergeau (Tambour) - Kedner Rimpel (TamTam) - Robert Ménélas (Administrateur) -

   En 1969, le groupe participa aux défilés carnavalesques pour la première fois et… remporta le premier prix avec la meringue titrée « Cizo ». Tout de suite après, le sino-haïtien  Essud Funcap  fit sa rentrée, en temps que chanteur, par la grande porte, il remplaça Mirville Georges. En 1970, ce fut le tour du capois Pascal Albert, sur invitation du guitariste Hans Félix, il donna la réplique au talentueux Essud Funcap. Par expérience, Funcap chantait la meringue 1970 des Ambassadeurs, titrée “ Roméo et Juliette et mis ainsi fin à sa carrière au sein de cette formation, il eût le temps de réaliser deux (2) albums avec elle. La même année, Marc Yves Volcy fit son apparition et remplaça, au pied levé, l’incomparable Essud Funcap, à côté du désormais fameux Pascal Albert.


  Apres ce petit remaniement, la nouvelle équipe décrocha une nouvelle fois, la première place en 1971, pendant la saison carnavalesque, avec la version titrée « Que l’Eternel Dieu le Garde », s’inspirant de la mouvance politique de l’époque, avec la voix de Pascal Albert, en lead.

 Quelque temps après, le fils de Caillot fit sa rentrée, Ricardo Franck dit Ti Plume remplaça Hans Félix, à la première guitare. Le groupe commençait à faire des prestations remarquables auprès du public port-au-princien. On commença à en parler, et de ce fait, on réclamait le duo magique de ce groupe :  Pascal Albert et Marc Yves Volcy, pour leurs voix charmantes et séduisantes avec les versions douces et tendres qu’ils interprétèrent avec brio, dans les bals, ciné-festivals et kermesses, partout oû ils passèrent. De la poésie, de la romance, ils en eurent à profusion.  Le public appela la formation des Ambassadeurs « Les Romanciers de la musique haïtienne ».

  Après le départ définitif pour l’étranger de Marc Yves Volcy, qui enregistra près de 4 albums avec le groupe, ce fut la rentrée d’Henriot Leroy, qui lui succéda, toujours à côté de Pascal Albert à la fin de l’année 1972.

 On ne saurait oublier cette meringue carnavalesque chantée par Pascal Albert en 1973 : « Peze souse condansé néstle, Pese souse mini berlingot », avec les solos de Ti Plume à la première guitare et la version « Bobine » chantée par Henriot Leroy qui ont eu beaucoup de succès avec cette formation. A noter que Bobine a été reprise par plusieurs groupes et orchestres étrangers de renom, dont la légende du merengue dominicain, Johnny Ventura, qui connu un succès colossal, partout où il passa avec son orchestre.


  Nous allons maintenant faire le rappel de quelques autres chansons à succès des Ambassadeurs, dont la meringue 1972 « Mwen reviv » (A pye nou ye) chantée toujours par Pascal Albert, devant la grande « Tribune du Champs-de-Mars », sans oublier des versions telles que: Pour Toujours - Rien que toi - N’oublie jamais - Ti Fi ya - En mi viejo San Juan - 7e flotte - Tête kole – Noël - etc…. chantées par Pascal Albert et celles de Marc Yves Volcy, Elles resteront gravées dans la mémoire de la génération dorée de cette époque qui a vécue des moments inoubliables. Les Ambassadeurs ont fait pleurer, rire et surtout ils étaient les catalyseurs et leitmotiv de plusieurs mariages et ruptures sentimentales avec leurs boléros magistralement exécutés. On les surnommait, les rois des boléros.

  NB- Après feu Ernst Ménélas et Claude Ménélas, Pascal Albert reste l’enseigne lumineuse et reste, restera, n’en déplaise aux autres vocalistes, pour qui nous avons le plus grand respect, le chanteur fétiche de tous les temps de « L’horizon de l’An deux milles- les Ambassadeurs ».

 Treize (13) albums chantés par Pascal Albert – deux (2) par Essud Funcap - Quatre (4) par Marc Yves Volcy - Trois (3) par Henriot Leroy et Un (1) par Hamerton Lilavois -

  Les Ambassadeurs ont produits, en tout, seize (16) albums sur la scène musicale haïtienne de 1969 à 1981.

 Cinquante six (56) ans après, cette formation musicale, s’il existait toujours, célèbrerait ses cinquante-six (56) bougies.

 Bonne fête à tous les anciens musiciens et fans du légendaire groupe : « Les Ambassadeurs »

 

 

 Crédit : Anthony Lamothe avec Radio Nostalji-Ayiti

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dimanche 17 juillet 2022

Il était une fois le D.P. Express!


 Le DP Express démarra sur les chapeaux de roues. Dès le départ, les qualificatifs élogieux ne manquèrent pas et fusèrent de partout: "Le Train", "l'Express-moteur", etc...

Le D. P. Express !... Si ce groupe existait toujours, il aurait, ce dimanche 17 juillet 2022, 46 ans, sur la scène musicale haïtienne. 

Au milieu des années 1970, parmi nos mini- Jazz, sortait de la matrice du groupe "Les Difficiles de Petion-ville", une nouvelle formation musicale, dénommée:  “D.P. Express", après des désaccords entre quelques musiciens du légendaire "Les Difficiles de Pétion-Ville". 

Le chanteur-manager-guitariste-maestro (excusez du peu !), Henri Célestin et Emmanuel "Mama" Charles à la guitare rythmique n’ont pas pu répondre à l'appel, en vue de donner naissance à la nouvelle formation musicale, issue des fameux "Les Difficiles de Pétion-Ville". 

Tout de suite après leur création, le 17 juillet 1976, le "D.P. Express" commença, timidement, ses prestations chaque dimanche matin, dans le prestigieux et mythique Club "Cabane Choucoune", au cœur de Pétion-Ville, à l'époque, ville très huppée d'Haïti.


Pour cette nouvelle aventure et la p'tite histoire... Citons, pour commencer, les noms de ces premières légendes (car il y en aura d'autres) du "Train": 

Eddy Wooley (guitariste soliste), Maestro - Claude Marcelin  (guitare rythmique) - Jean Robert Hérissé "Porky" (guitare basse) - Erve Bléus "Boulou"  (lead vocal) - Lesly Dauphin (chanteur/chœur) - Ernst Georges  (Trombone) - Frantz Pierre Gilles (Trompette) - Almando Keslin (Batterie) - Pierrot Kersaint

(Tambour) - Philippe Denis (Gong) - Claudy Fremont (Claviers) - Raoul Denis, Jr. (Claviers).

 Ces musiciens donnèrent leurs premières prestations au niveau du grand public haïtien,  pour le saison carnavalesque de février 1977. Ce fût un super baptême de feu réussi. Ils obtinrent le deuxième prix avec leur très populaire et entrainante  meringue: “Souke kò w, souke kò w" “. 

ils célébrèrent ce grand succès inattendu au prestigieux night club "Chez Maxime's", sur la route de l’aéroport international de Port-au-Prince; ce jour-là, il ont mis les bouchées doubles, le maître de cérémonie fût le très fougueux et éloquent animateur de musique haïtienne de l’époque, à Radio Port-au-Prince, le boute-en-train, Jacques Sampeur. 


Le staff management du D.P Express n'y allait pas de main morte, il prenait les choses très au sérieux. Dès les premières apparitions de leur orchestre sur la scène musicale, il  envoya deux (2) musiques sur bande magnétique, en rotation, dans les stations de radios (AM)/ (la bande FM étant à ses premiers balbutiement) de la capitale haïtienne et des villes de province: «M pa pran kontak" et "Aprann pale". Dès leurs premières diffusions, ces chansons connurent une audience extraordinaire auprès des auditeurs et auditrices. 

Après la sortie du premier disque (LP/33 Tours), le "DP" connu un succès retentissant qui attira la jeunesse de toutes les couches sociales de la zône métropolitaine de Port-au-Prince. Chaque dimanche matin à Cabane Choucoune: Le rendez-vous incontournable. 

Le second album du DP Express fît sa sortie dans les bacs en Décembre 1977, avec les inoubliables hits suivants : 

●Pale Pale w  

●Vérité (zél zapat) 

●Oua coûte conseil 

●Liberté 

●Croix Pam  

●L’amiral 


"L' Amiral déclencha les hostilités qui déclenchèrent la grande polémique avec leur grand rival, le "Scorpio Universel" du virtuose  de la guitare, le Maestro Robert Martino.

 En 1978, leur troisième volume fít son apparition avec les nouveaux succès: 

●Grand Vent 

●Tripotage 

●Zafè w- 

●Vini danse 

●D.P. disco 

Avec la sortie de ce nouvel opus, l' "Express-moteur" connu l’arrivée de nouvelles têtes, qui seront plus tard de futures légendes du Compas. Pour vous rafraichir la mémoire, voici leurs noms: Adonys Joseph Python (Trompette) - Oswald Durand Junior aka "Ti-flûte" (Flûte) - Reynald Valmé (Tambour) - Marc Bellande Jacquet aka "Choupit" (Gong)...

Un autre 33 tours de transition fît une apparition fracassante dans le monde musical haïtien:

●Nou Retounin

●D.P. Fever (N' Enrage)

●Min Zin

●Voye'm La Caille Moin

●Realite

●Otencia

 Après l’enregistrement de ce 4ème album, titré "Nou retounin" en 1979 et la rentrée d’Antoine Rossini Jean-Baptiste aka "Ti-Manno", qui devait remplacé Herve Bléus "Boulou" et Wilfrid Lafond, ex-guitariste des "Deutz" de Delmas qui remplaça Ti-Claude Marcelin à la deuxième guitare, ce dernier devait faire le voyage inévitable pour les États-Unis. 

Après la saison carnavalesque de 1979, la rentrée d’Ignace Evens dit Pemm, à la deuxième guitare, succéda à Wilfrid Lafond; Serge Colin à la Trompette et Perez J. Alvarez, comme choriste.

 A quelque chose malheur est bon. Après le passage du cyclône David sur le pays, le 30 Août 1979, ces messieurs du D.P Express eurent des inspirations de génie, en composant deux (2) superbes chansons qui connurent un succès à nul autre pareil, tant en Haïti qu'à l’étranger «E E E E" et... le fameux "David" que toutes les stations de la capitale diffusaient à longueur de journée et toute la nuit...24/24.

À partir de ces smash hits-là, l'orchestre faisaient l’actualité au point de vue musicale. Partout on réclamait que le D.P. Express, jusqu’à la date de la sortie de leur cinquième volume, en Juillet 1980, où toutes les compositions gravées sur ce volume étaient des tubes incontournables, y compris leur meringue carnavalesque “Sèso”. 

 Ils décrochèrent la première place pour le carnaval de cette année-là.

Dorénavant, chaque dimanche après-midi le lieu de rendez-vous était au Casino International d'Haïti, au "Bicentenaire" de Port-au-Prince. 

En 1981, ce fût au tour du bas de la rue des Casernes d'acceuillir, le D.P Express, au Club “C’est mon Étoile” où Ti Manno devait faire sa dernière prestation avec eux, en chantant la musique “Grâce“, après la saison carnavalesque 1981 où la meringue “Biberon “, la plus populaire de l’année 1981, faisait la pluie et le beau temps. 

Bénito Philogene aka "Bénito d'Haïti", succéda à Ti Manno. Notons également l’arrivée de la légende Pascal Albert, ex-chanteur du mythique des frères Ménélas "Les Ambassadeurs" et Louis Lionel Louis Jeune à la Trompette. 

Rappelez-vous, la sortie de leur sixième (6ème) album, avec des chansons à succès telles que: 

●Réfléchi

●La Vie

●Biberon

●Tandé Yo

●Bann Nan Chaud et... 

●Grâce... remaniée et rechantée par Pascal Albert à l’occasion de Festi-Vacances, chaque Dimanche au "Gymnasium Jean-Claude Duvalier" de la ruelle Romain (Port-au-Prince), pendant la période des grandes vacances d'été.

En 1982, avec l’apparition de Gary Shore au saxe - Louis Lionel Siméon (Trombone) - Immgart Manigat (Chant) - Edner Couloute à la Batterie et Hantz Mercier au Clavier. Ils enregistrèrent leur septième (7ème) volume où la chanson “Inconsience” tenait la première place au hit parade de Radio Métropole, chaque dimanche matin, pendant un mois et demi. 

En 1983, la sortie de leur huitième volume avec la musique “Barrière“ tenait aussi la première place pendant un mois. Notons la participation de Mario Germain à la guitare basse. 

En 1984, leur neuvième (9ème) volume fît son apparition. Dieujuste Polinice Nozil dit "Ti Police", à la deuxième guitare et Iforvil Similien au saxo, firent les beaux jours du Train. 

En 1986, de nouveaux musiciens enregistrèrent le dixième (10ème) volume du groupe, avec les noms suivants: Dieudonné Larose (chant) - Rony Metellus (chant) - Pierre Dumarais Louis Jacques dit Dumas (chant) - Jean Ronald Nelson (Trombone) - Gabriel Morin (2ème guitare) - Ronald Michel Nivrose  (Batterie) - et Johnson Jean Philippe (clavier)

 Citons quelques lieux et endroits célèbres dans la zône métropolitaine de Port-au-Prince, où le D.P Express se produisit durant ces periodes fastes de la musique haïtienne:

 Cabane Choucoune (Pétion-Ville) - Djumbala NightClub (Frères, Pétion-Ville) - Chez Maxime (Route de l’aéroport international) - Casino International (Bicentenaire) - École  Catts Pressoir (Avenue Martin Luther King) - Christopher Hôtel (Bourdon) - Le  Ranch de La Croix des Bouquets - C’est mon Étoile (Rue des Casernes) - Le Fann club d’Ansyto Mercier (Rue Dr. Audain) - Olympia (Bon repos/Plaine du Cul-de-Sac) - Lambi night-club (Mariani/Carrefour) - etc...

 N.B.- A la fin des années 1980, de 1987 à 1990 le D.P.Express n’a pu produire d'autres albums. Mais d’autres compositions enregistrées sur bandes magnétiques poursuivaient nonchalamment  leur petit bonhomme de chemin à travers tout le pays. Ces chansons enregistrées clandestinnement par des pirates, en profitaient à plusieurs marchands de musique qui faisaient leur beurre au détriment des ayants droit. On vendait ces cassettes, comme des p'tits pains chauds à des chauffeurs de bus de Carrefour, de Carrefour-feuilles, de Delmas, de Pétion-Ville, etc... à travers les rues de la zône métropolitaine de Port-au-Prince et d'autres villes du pays.

  En 1991, l'infatigable manager Nassim "Papite" Halloun reforma le groupe intégralement avec la rentrée d’Eric Charles - Madsen - Dejean - Chikore - ect... et produisit le onzième et dernier volume du D.P. Express avec des titres tels que: 

●D.P. Tounin 

●Zinglindo  

●Ouale, ect... 

Le D.P.Express et ses musiciens ont bel et bien bouclés leurs carrières musicales sur la scène jusqu’en 1993, après la saison carnavalesque où ils ont obtenu la deuxième (2ème) place avec la voix du chanteur Eric Charles, regretté disparu.


 ils ont bien gagné leurs places, auprès de leurs  fanatiques et surtout les amants de la bonne musique. Les mélomanes avertis et les autres professionnels de la musique et des teasers de la musique dansante haïtienne, tant de la diaspora et d'Haïti, les mélomanes antillais et d'autres nationalités ont su apprécier le D.P Express à sa juste valeur. 

Ces musiciens ont tenu de très haut, en terre étrangère, le flambeau du Compas.

Joignons-nous aux milliers de fans nostalgiques, de par le monde, pour souhaiter un joyeux 46 ème anniversaire au DP Express. Qu'il renaisse de ses cendres, pour le bonheur des amants de la bonne musique dansante haitienne...

Bonne Fête et ad multos annos, D.P Express !


Crédit: Anthony Lamothe avec Radio Nostalji-Ayiti 

dimanche 10 juillet 2022

Parisien Fils-Aimé, plus d’un demi-siècle au service de la musique haïtienne


Il s’appelle Parisien Fils-Aimé. Son nom peut ne rien évoquer pour les moins de vingt ans. Cependant c’est l’un des doyens de la musique haïtienne. Au sein de l’Orchestre Tropicana d’Haïti, il chante depuis plus d’un demi-siècle. Depuis le 4 novembre 1966, plus précisément. Qui est cet homme qui sera à l’honneur le samedi 9 juillet 2022 lors de la 17e édition du gala « Le grand Nord en soirée » animé par Klass et l’Orchestre Tropicana d’Haïti à Miami ?

« Promettez-moi de ne pas me poser des questions auxquelles je ne pourrai pas répondre », prévient-il timidement avant même que l’on ne commence cet entretien téléphonique. Visiblement, cet homme de la scène dont la voix et la plume ont porté plusieurs des musiques qui nous font danser n’est pas un habitué des médias. Il joue prudence et circonspection. 

Grand mélomane, Parisien Fils-Aimé naît le 8 avril 1947 au Cap-Haïtien. « Je n’ai pas grandi dans un environnement musical comme beaucoup d’autres. Je n’étais ni enfant de cœur ni membre d’une chorale. Mais chez moi, il y avait un poste de radio. J’écoutais religieusement de la musique et je connaissais tous les chanteurs à la mode », se souvient M. Parisien. 

S’il n’est pas allé à la musique, cette dernière est pourtant venue à lui. Tandis qu’il va passer des vacances au Borgne, il fait la connaissance de « Avenir des jeunes », un groupe de vacances. « Je les regardais interpréter certains morceaux et je leur ai dit : « Ce ne sont pas du tout les paroles que vous dites ."J’en étais certain parce que j’avais l’habitude d’écouter à la radio les chansons que le groupe interprétait. C’est alors qu’ils m’ont proposé de venir les aider ». Il accepte volontiers ! 

Ainsi débute sa carrière musicale, mais c’est au sein de l’Orchestre Tropicana d’Haïti qu’il fera ses vraies armes. En 1966, Adrien Pierre, un des anciens chanteurs de Karayib, le groupe ancêtre de Tropicana lui demande s’il ne serait pas intéressé à chanter pour l’orchestre. C’est une occasion en or pour celui qui a toujours voué une admiration à Tropicana, la Fusée d’or internationale, fondée en 1963.

Après la rencontre et convaincu de son talent, on lui propose de venir suivre les séances de répétition. À cette époque, Charles Pierre Noël était le maestro et directeur musical de l’orchestre. Son heure vient le 4 novembre 1966. Il doit remplacer sur scène un des chanteurs qui était tombé malade. Trois ans plus tard, il trouve sa place comme chanteur attitré de l’Orchestre, remplaçant Gérard Michel qui lui-même s’occupera beaucoup plus de la sonorisation de l’orchestre. Giordany Joseph et Paul Edouard Jean le rejoindront un peu plus tard. 

Outre les chansons qu’il interprète, on lui doit aussi plusieurs compositions telles que « Plante pye bwa », « Je t’aime » « Nou refize granmoun », « Ti madanm », « An al pi fon », « Mwen sonje w cheri », « Poukisa », « Malonèt kache ». Il se rappelle l’un des premiers succès carnavalesques de l’orchestre qui leur permet en 1969-1970 de séduire un plus large public. « Après cette meringue, on est rentré à Port-au-Prince, à l’invitation du groupe les Dragons pour une prestation au lycée Toussaint Louverture », ajoute-t-il, rappelant cette étape charnière pour le groupe. Mais son meilleur souvenir avec Tropic remonte à 1973, l’année à laquelle le groupe part en tournée à l’étranger pour la première fois. « C’était mon premier voyage, je n’ai jamais oublié ce moment », confie Parisien Fils-Aimé.

56 ans après, l’Orchestre Tropicana est devenu pour lui une seconde famille. Il y a eu certes des petits démêlés, comme dans toute grande famille, mais l’aventure ne s’est pas arrêtée pour autant. « En tant que musiciens, nous passons plus de temps ensemble qu’avec les membres de nos familles », explique-t-il. Avec un calendrier très serré et des dates bien établies depuis des années, l’Orchestre parcourt le pays et honore des soirées un peu partout en Haïti aussi bien qu’à l’étranger. Noël ou nouvel an, micro en main, ce musicien, homme marié, père et grand-père fait danser les fans. Certes la pandémie et l’insécurité en Haïti ont affecté l’industrie du divertissement mais la machine Tropic continue de tourner. 

Mais comment et pourquoi donner plus de 50 années de sa vie à la musique, à un groupe ? « Ma génération avait le sens du sacrifice. Nous étions prêts à donner le meilleur de nous-mêmes pour tenir tête à nos adversaires », s'enorgueillit-il. L’adversaire dont il parle - sans aucune mauvaise foi bien entendu - n’est autre que l’Orchestre Septentrional d’Haïti. Fondé 15 ans avant Tropicana, il a toujours existé une saine polémique entre ces deux orchestres du Nord. Face à un challenger de taille, il fallait être ambitieux et c’était un des moteurs qui les poussait à aller de l’avant. 

Pour Parisien Fils-Aimé, outre le fait que l’Orchestre Tropicana fonctionne comme une véritable institution qui permet à chacun de ses membres de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, il y a aussi un fort sentiment d’appartenance. Les gens du Nord, dit-on, sont fidèles à leurs amours. « Si on aime, on aime. Si on n’aime pas on n’aime pas. Nous demeurons attachés à ce que nous sommes. Menm si l ap kraze, n ap ret la », avance M. Fils-Aimé.

Grand fan de football, le chanteur nous confie qu’il est resté attaché au Brésil et au football sud-américain en général sans pour autant négliger le football local. « Mon équipe n’existe plus. C’était Vertières. Je supportais cette équipe parce qu’elle a subi les mêmes choses que l’on a faites à Tropicana. On les a maltraités, mais c’était une équipe qui avait beaucoup d’orgueil et qui a battu presque toutes les autres », assure-t-il non sans fierté. Même s’il ne cite pas nommément ses groupes et artistes préférés pour ne pas créer de jaloux, on sait au moins qu’il adore écouter le jazz et la musique country pour s’endormir. 

À deux jours de cette soirée d’hommage, Parisien Fils-Aimé ne cache pas ses sentiments. « J’apprécie énormément ce geste. C’est la première fois que je serai à l’honneur. Je suis tout ému, je ne sais même pas comment réagir. Je suis heureux de savoir que d’autres musiciens que je n’ai pas vus depuis longtemps seront aussi là. Franchement, je n’ai qu’à dire merci. Merci … parce qu'ici on a tendance à attendre la disparition des gens pour leur rendre hommage », déplore Parisien Fils-Aimé, la voix remplie d’émotions.


Crédit: Winnie Hugot Gabriel

mardi 28 juin 2022

Félix Lamy : Le mystère demeure, près de 31 ans après !


On est le mardi 10 décembre 1991. Haïti connaît une nouvelle période difficile avec un énième coup d’État militaire qui a délogé quelques mois plus tôt Jean-Bertrand Aristide, pourtant premier président à être démocratiquement élu. Malgré les risques et les menaces que font peser les militaires sur les journalistes, Félix Lamy n’entend pas céder à la pression. Homme à principes et professionnel jusqu’au bout des ongles, Félix se rend à Radio Galaxie (au bas de la rue Pavée à Port-au-Prince) en étant conscient qu’il peut être pris pour cible par les militaires à tout moment. Et c’est dans son amour pour son pays et ses auditeurs qu’il trouve le courage pour continuer dans sa noble mission.

Alors qu’il s’apprête à prendre l’antenne, sept hommes armés débarquent à la station de radio qu’ils prennent soin de saccager tout en tirant à balles réelles. Lorsqu’ils tombent sur le journaliste, ils le menottent avant de l’embarquer sans ménagement dans une jeep, pour le transférer ensuite dans une autre voiture vers une destination inconnue. C’est la dernière fois qu’on allait voir Félix Lamy vivant! Jusqu’à aujourd’hui, on ne sait toujours pas ce qui est advenu de lui, d’autant plus que son corps n’a jamais été retrouvé. Une souffrance de plus pour sa famille, ses proches et ses admirateurs qui s’accrochent à un mince espoir de pouvoir le retrouver vivant un jour.

Mais pourquoi tant de haine envers un homme, un vrai, dont le chauvinisme et le patriotisme lui ont valu bien des ennuis avec les renégats aigris qui depuis toujours empoisonnent notre pays. Pour ceux qui ne croient pas aux coïncidences, l’enlèvement de Félix est intervenu peu de temps après que sa radio ait diffusé un reportage au vitriol sur le chef de la police de Port-au-Prince de l’époque, le colonel Michel François (qui s’est depuis réfugié au Honduras où il est décédé en 2017). Les militaires, bien sûr, réfutent toute implication dans la disparition de Félix Lamy, bien que ce dernier ne soit pas en odeur de sainteté avec eux.

Si les regards se sont immédiatement tournés vers les hauts gradés de l’Armée d’Haïti, notamment le Général Raoul Cédras (aujourd’hui exilé au Panama où il coule des jours paisibles), c’est parce que les militaires ont cherché au lendemain du coup d’État du 30 septembre 1991 à museler toute voix dissidente. Les journalistes ont donc été pris pour cibles dès le départ afin d’étouffer toute critique. Ainsi, le directeur de la radio Caraibes, Jacques Gary Siméon, alias Jacky Caraïbes, a perdu la vie au nom de la liberté d’expression. Malgré les risques, Félix Lamy a préféré faire face avec courage au lieu de fuir son pays.

Félix Lamy avait une passion pour son métier comme on en voit peu. Il a débuté très jeune dans la radiodiffusion à Radio Nouveau Monde. Mais c’est au début des années 80, au sein de la Radio Nationale d’Haïti, que sa popularité va connaître une forte hausse. Bénéficiant de la couverture nationale de la nouvelle chaîne radiophonique gouvernementale, la 4VRD, Félix Lamy s’est brillamment façonné une image de farouche défenseur du “konpa dirèk”, s’élevant contre toute influence externe de l’époque susceptible de le rendre vulnérable, dont la musique zouk qui tenta à un certain moment d’envahir les ondes haïtiennes pour éclipser ce rythme créé par l’immortel saxophoniste Nemours Jean Baptiste et ses partenaires.

Et c’est là tout le mérite de Félix Lamy. En plus d’être un critique franc et direct qui n’y allait pas par quarte chemins pour dire ce qu’il avait à dire, Félix était également un visionnaire. Il voyait que le compas était un bien immatériel qui pouvait faire rayonner Haïti à l’échelle internationale, un peu comme le reggae est devenu le porte-drapeau culturel de la Jamaïque, ou la samba pour le Brésil. Félix Lamy avait dès l’époque senti la puissance que pouvait apporter la musique à une nation, ce qu’on appelle aujourd’hui le soft-power culturel, utilisé par des nations comme la Corée du Sud qui essaie d’utiliser la K-pop comme soutien à sa diplomatie. Malheureusement, et comme c’est souvent le cas, les génies d’aujourd’hui ne sont compris que des décennies plus tard.

Le rêve de Félix Lamy était donc d’utiliser sa popularité grandissante pour inciter les jeunes musiciens de la génération des années 80 à consolider ce rythme créé au tournant des années 50, le tout sous la bienveillance du pouvoir en place. Sauf que les troubles survenus le 7 février 1986 avec la chute du régime des Duvalier allaient chambouler ses plans, mettant en péril ses projets encore en pleine gestation.

Doté d’une grande intelligence et réactif, Félix a vite compris que c’était le moment de sauter le pas et d’aller dans le privé pour gagner une certaine indépendance. C’est ainsi qu’il s’est allié à d’autres investisseurs, dont le Dr. Yves ‘Dadou’ Jean Bart, pour créer Radio Galaxie. Et comme la chance sourit à ceux qui osent, Radio Galaxie s’est adjugée la part de lion au niveau de l’audience, à un moment où les Haïtiens étaient affamés de nouveaux programmes, et où le Konpa reprenait du poil de la bête. Autant dire que le timing était parfait et tous les ingrédients étaient réunis pour un succès assuré!

Si Félix Lamy était si adulé par ses auditeurs, c’est parce que le bonhomme était pétri de talent et avait un grand charisme. Il dégageait une telle énergie vocale derrière le micro que personne n’y restait insensible. Mieux, la pertinence de ses critiques fait qu’il s’est imposé tout naturellement comme un juge incontournable dans le domaine musical. Le disparu émettait des jugements de valeur sur les productions des groupes musicaux. Cela était intimement lié à son Trade-mark de défenseur du konpa. Bien évidemment, un tel rôle n’était pas sans risque pour le natif des Gonaïves, dans la mesure où il s’exposait à la hargne des musiciens et des fans qui ne partageaient pas ses opinions. Ainsi, certains, y compris des musiciens vedettes de formations musicales de grande influence de l’époque, avaient, plus d’une fois, reproché à Félix de confondre parti-pris et défense du konpa.

Qu’on soit pour ou contre, ce qui est sûr, c’est que Félix Lamy ne lassait personne indifférent. Sa voix chaude et son timbre si particulier dans les spots publicitaires annonçant les événements à venir, particulièrement les affiches des soirées dansantes, étaient une garantie de succès. L’homme avait divinement maîtrisé son micro, au point de faire école. Depuis, il fut beaucoup imité, mais jamais égalé.

Son slogan “Au Pas avec le Compas” restera à jamais une œuvre d’art radiophonique. Et que dire de son spot pour le compte de sa station « Radio Galaxie que vous écoutez en ce moment est une révolution en matière de radiodiffusion en Haïti. Galaxie a choisi pour vous des équipements futuristes, jamais introduits en Haïti au paravant…………C’est pourquoi les ondes de Galaxie vont plus loin et sont d’une qualité n’ayant rien à envier à ce qui se fait de mieux dans le monde…. le nord, le sud, l’est et l’ouest….. ». Les puristes se souviendront tout simplement du jingle « Galaxiiiiie !!!… Galaxiiiiie !!! » qui fait désormais partie de l’inconscient de toute une génération d’Haïtiens.

À l’époque, son émission matinale 10hr-12hr faisait bouger tout Port-au-Prince. De même, Félix Lamy a introduit un nouveau concept, celui de la diffusion de performances musicales en direct (live), notamment dans les night clubs, grâce à sa complicité avec son metteur en onde Marc-Arthur. En outre, son émission hebdomadaire “Petit Bal du samedi Soir” prenait également presque toute l’audience compas en otage de 7 heures du soir à minuit.

Tous ces souvenirs joyeux nous rappellent à quel point Félix Lamy était présent dans nos vies. En quelque sorte, c’était un membre à part entière de centaines de milliers de ménages en Haïti. Et en tant que membre de notre famille justement, nous ne pouvons qu’avoir une pensée en ce mois de décembre 2021à sa femme Raymonde et ses deux enfants, Rachelle et Patrick, qui gardent toujours espoir malgré les années qui défilent.

Il est malheureux de voir aujourd’hui que la grande majorité des animateurs de musique compas parlent peu, ou pas du tout de Félix Lamy, qui reste, qu’on le veuille ou non, le père spirituel du journalisme kompa. En ce triste anniversaire, on peut dire que Félix Lamy, où qu’il soit, est devenu l’idole de toute une génération d’Haïtiens, et c’est le plus important. Si certains animateurs radio l’oublient, volontairement ou non, le public le garde pour toujours dans son cœur et sa mémoire.

Félix Lamy aimait la vie et prenait soin de partager cet amour avec ses auditeurs. Comme une comète, il laisse derrière lui une traînée de lumière qui brillera encore pendant plusieurs générations.


Crédit: Ferdinand Dessalines 


mardi 21 juin 2022

Il était une fois le Volo Volo de Boston !

 


Le Volo Volo de Boston, groupe phare de la scène konpa des années 1970 et 1980, a durablement marqué la musique haïtienne. Fondé en 1971 par des anciens membres des « Ambassadeurs » et des « Fantaisistes », Le Volo Volo connaît d’abord un succès fulgurant aux États-Unis auprès de la diaspora haïtienne et antillaise avant d’inonder les ondes des radios haïtiennes. Leur premier grand succès « Caresse » est à ce moment-là sur toutes les lèvres.

Les compositions du guitariste Hans Félix, membre fondateur et maestro, sont portées haut la main par le charismatique chanteur Ti Manno.

Le groupe enregistre plusieurs albums sous les cordes du maestro guitariste avant que celui-ci ne passe la main à d’autres. A partir de 1982, Hans Félix quitte le groupe et connaît un passage à vide. Il refait surface en 2020 en compagnie des anciens membres du groupe.

Pendant les 20 ans d’existence de Volo Volo, les musiciens ont connu des moments forts à la fois sur le plan musical et humain. A la fin des années 1970, le maestro se fait arrêter par la police américaine en compagnie de ses chanteurs Ti Manno et Ricot Mazarin parce qu’ils étaient dépourvu de titre de séjour. Loin de se décourager, les membres du groupe se sont renforcés en puisant des ressources dans leur passion commune pour la musique...


dimanche 19 juin 2022

Il était une fois Fritz "Toto" Duval, virtuose de la guitare.


Guitariste - Arrangeur - Compositeur -

1943 - 2003 

Fritz Duval dit ToTo naquît en Janvier 1943, il fit son entré en 1962 aux seins des Blouzons Noirs, en 1963. Il remplaçait Marc Ely, un excellent guitariste au sein de l’ensemble Webert Sicot.

 Il enregistra son premier album avec l’orchestre Webert Sicot, contenant les titres suivans: Ti Cameau - Lucienne - En Passant à Porto Rico - Retour de la Cadence - une mérengue Carnavalesque, avec les voix de Gary French et d’Andre Dorismond.

En 1964, il enregistra un (2ème) deuxième volume avec les tubes, dont les noms suivent: Machan Fresco - Ti Male - Ti Georges Counan - Pete Filet et... "Deux Guidons", le plus grand succès musical de l’année 1964, chanson diffuée par toutes les Stations de la capitale haïtienne  quotidiennement. 

En 1965, son dernier enregistrement avec l’Ensemble Webert Sicot fut le "Carnaval Aéroport Djet", l'orchestre décrocha le premier prix, à l’occasion de l’inauguration de l’aéroport François Duvalier, le 22 Janvier 1965. 

Cette méringue carnavalesque a fait le bonheur et la gloire de l’ensemble et Toto aussi. A cette époque-là, lors du passage du cortège, pendant les (3) trois jours gras, le public, les carnavaliers et carnavalières crièrent à tue-tête "Way misye Toto, way misye Toto" ou encore "Kout gita Toto se leman, kout guta Toto se leman"...

Toto Duval avait une touche magique à la guitare. Après cette saison carnavalesque-là, il laissa Haïti définitivement pour  les États-Unis, où il poursuivit sa carrière musicale avec "Les Islanders". Dans ce groupe, Il fît la rencontre de Serge Simpson, ex-accordéoniste de l’Ensemble Nemours Jean Baptiste et des Gilbreters, Carlo et Eddy Claudain. 

Toto Duval, devenu diabétique, pendant quelques années se cassa une jambe, il  souffrait atrocément des différentes complications de sa maladie; il a rendu l’âme à l’âge de 60ans, à la veille de la fête de la musique, le 19 Juin 2003.

Fritz Duval, dit Toto pour les intimes, restait le guitariste le plus en vogue et le plus redoutable de la génération des années 1960.

Paix à l'âme de ce virtuose de la guitare. 

Ensemble Webert Sicot - Aéroport Jet

Crédit: Antony Lamothe avec Radio Nostalji-Ayiti